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Episode du retour aux sources mais aussi de la rupture, Skyfall clôt en beauté une trilogie amorcée avec Casino Royale, accumulant les tours de force, multipliant les rebondissements radicaux et véhiculant des émotions inattendues. Après cinquante ans de bons et loyaux services sur le grand écran, l’agent 007 est bel et bien de retour, et rien ne semble pouvoir l’arrêter !

 

Parmi les passages obligatoires de la saga James Bond, le fameux gunbarel prégénérique (la vue subjective depuis l’intérieur d’un canon de pistolet, vers laquelle 007 se retourne et fait feu, occasionnant une coulée de sang très graphique) avait été escamoté dans Casino Royale en 2006, pour marquer volontairement la nouvelle approche réaliste du personnage désormais campé par Daniel Craig, et le destituer de son statut d’icône afin de le ramener dans le giron des personnages humains. Le pari était osé, mais la suppression de cette marque de fabrique pouvait être perçue comme une petite trahison par les fans de la première heure, d’autant qu’elle persistait dans Quantum of Solace. Skyfall ne déroge pas à cette nouvelle règle, mais dès les premières secondes du métrage, tous les partis pris à venir sont déjà en place. Un éclat de cuivre puissant, tout à fait digne des élans emphatiques de John Barry, envahit furtivement la bande son, tandis qu’apparaît une silhouette floue et sombre, à peine humaine, se détachant sur un arrière-plan surexposé. Nous savons déjà que cette forme imprécise est celle de James Bond, arme au poing. Certes, ce n’est pas le gunbarell classique, tel que nous le connaissons depuis le début des années 60, mais une sorte de relecture moderne et inattendue du célèbre gimmick.

 

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A peine le film commence-t-il que le réalisateur Sam Mendes nous annonce ainsi la couleur : Skyfall s’inscrira dans la continuité des deux films précédents tout en respectant les codes établis depuis la naissance de la franchise. Tout ce qui suit confirmera cette tendance. Lorsque Daniel Craig s’affirme pleinement à l’écran, c’est pour surgir sur les lieux d’une fusillade sanglante. Sa cible est un homme en fuite dans les rues d’Istanbul. L’enjeu semble crucial, M et tout le MI6 sont sur le qui-vive, prêts à sacrifier des vies précieuses pour ne pas laisser filer le fuyard. La poursuite s’engage sur le toit d’un train et prend une tournure spectaculaire, tandis qu’un agent de terrain seconde 007 à distance. Mais l’opération tourne mal, et dès lors tous les espions britanniques infiltrés dans les milieux terroristes risquent d’être exposés au grand jour. James Bond est porté disparu, M mise sur la sellette par le gouvernement qui souhaite la pousser vers une retraite anticipée, bref rien ne va plus. Pourtant, le pire reste encore à venir… A partir de cette situation extrêmement tendue, l’intrigue se met à multiplier les rebondissements, les surprises, les paris osés et les chocs au sein d’une franchise qu’on croyait pourtant parfaitement balisée.

 

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Chaque parti pris de Skyfall, si outrancier soit-il, parvient à séduire, comblant les amateurs indéfectibles de la saga sans pour autant les priver de l’indispensable part d’incertitude propice au suspense et à l’émotion. Fer de lance du mythe James Bond, l’action demeure époustouflante et parfaitement lisible, contrairement aux séquences souvent trop frénétiques de Quantum of Solace. Les voitures, les motos, les trains, les navires, les rames de métro, les hélicoptères entrent tous dans un infernal ballet de courses-poursuites échevelées où la tôle se froisse et où le feu finit par tout dévorer. Certains décors versent dans le surréalisme, comme cette incroyable île abandonnée dont la terre en ruines est jonché d’immeubles décrépits, et sont magnifiés par la photographie de Roger Deakins, collaborateur régulier des frères Coen. A ce titre, le combat en ombres chinoises qui se déroule dans un building de Shangaï  est une trouvaille géniale, nous ramenant par sa photogénie à l’essence même du film d’espionnage et aux génériques conçus par Daniel Kleinman (digne successeur de Maurice Binder). Soucieux de la patine de son film, Mendes fait également appel au musicien Thomas Newman (qui signa pour lui l’inoubliable partition de American Beauty). Sa présence parmi l’équipe du film marque un tournant important, dans la mesure où David Arnold était jusqu’alors le compositeur attitré de la saga depuis l’excellente bande originale de Demain ne Meurt Jamais en 1997. Newman s’inscrit dans la continuité des travaux d’Arnold, se référant logiquement aux cuivres et aux violons de John Barry, mais aussi à certaines symphonies de Bernard Herrmann (la scène de vertige au cours de laquelle Craig est accroché à un ascenseur semble faire écho à Sueurs Froides).

 

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L’antagoniste est toujours un élément déterminant chez James Bond. Sous la défroque d’un super-vilain psychopathe aux motivations obscures et à l’œdipe incontrôlable, Javier Bardem fait des merveilles. Malgré un look disco excessif qui pourrait prêter à rire (mais le rire se mue en frisson répulsif lorsque notre homme révèle ses blessures), le comédien espagnol oscarisé pour No Country for Old Men fait froid dans le dos. Sa première apparition, dans un long plan-séquence qui le révèle progressivement tandis qu’il conte un récit morbide, marque l’adéquation parfaite entre le jeu du comédien et la mise en scène. Les autres seconds rôles du film sont à l’avenant. La vénérable Judi Dench demeure impériale en M, Ralph Fiennes intègre l’équipe avec la finesse et le charisme qui sertissent chacune de ses prestations à l’écran, Ben Wishaw campe un Q délectable à peine sorti de l’adolescence, la délicieuse Naomie Harris fait des étincelles en accompagnant James Bond sur le terrain sous les traits de l’agent Eve, et la quasi-débutante Bérénice Marlohe nous touche dans le rôle d’une James Bond girl plus complexe qu’elle n’y paraît.

 

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Toute la singularité de ce 23ème James Bond officiel repose sur des choix à priori antithétiques : assurer une continuité directe avec la saga tel qu’elle fut redéfinie par Casino Royale mais marquer de nombreuses ruptures souvent déstabilisantes tout en se référant aux premiers films de la série. Skyfall est donc un exercice d’équilibrisme, dont les inévitables incohérences sont liées au statut paradoxal de son héros : un espion qui a connu la guerre froide et sévit toujours dans les années 2010, dont le visage change tous les dix ans, dont l’entourage professionnel vieillit ou rajeunit au fil des épisodes, et qui semble finalement appartenir à toutes les époques. Lorsque le film décide de revenir aux sources, il ne se contente pas de cligner de l’œil vers les années 60 (avec le retour en force de la célèbre Aston Martin de Goldfinger) mais révèle un pan du passé jusqu’alors inconnu de notre agent très spécial, nous transportant dans la lande écossaise où se prépare un climax brutal digne des Chiens de Paille. Lorsque le film s’achève, il s’avère difficile à situer d’un point de vue chronologique par rapport aux autres épisodes de la saga. Est-il censé se dérouler avant James Bond contre Dr No malgré le changement d’époque (ce qui confirmerait son statut de troisième volet d’une prequelle amorcée avec Casino Royale) ? Se passe-t-il au contraire après tous ses prédécesseurs (comme semblent le suggérer les nombreuses années de collaboration qu’évoquent 007 et M à plusieurs reprises, cette dernière ayant par ailleurs sévi dès le début de la période Pierce Brosnan) ? Qu’importe à vrai dire, car James Bond échappe aux contraintes logiques du temps.

 

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Toujours est-il qu’une émotion vive, sincère et imprévue nous étreint en fin de métrage et perdure pendant le générique de fin, tandis que la signature « James Bond reviendra » emplit tout l’écran, une promesse familière qui ne cesse de transporter le public depuis maintenant cinq décennies. « This is the end » nous annonçait en exergue la très belle chanson du générique sussurée par Adele. La fin ? Plutôt l'éternel recommencement. Car comme aurait pu le chanter Shirley Bassey, James Bond is Forever…

 

© Gilles Penso

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