Wes Craven

 

Peu prédestiné à devenir réalisateur, Wes Craven, né en 1939 à Cleveland, gagne d’abord sa vie comme guitariste puis professeur de Sciences Humaines. En 1973, il met en scène « accidentellement » un premier film d’horreur, La Dernière Maison sur la Gauche, qui coûte 90 000 dollars et en rapporte plus de 20 millions. Dès lors, il œuvre quasi-exclusivement dans le genre, signant des œuvres marquantes telles que La Colline a des Yeux (1977), Les Griffes de la Nuit (1984), L’Emprise des Ténèbres (1988) et la trilogie Scream  (1996-1997-2000).

 

Comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Ça m’est arrivé un peu par hasard. A l’origine, j’envisageais plutôt une carrière d’auteur. Je n’ai fréquenté les salles de cinéma que tardivement, dans la mesure où j’ai été élevé dans un cadre familial et religieux strict qui n’approuvait pas que les enfants voient des films. J’ai donc grandi en lisant des livres. Ce n’est qu’en devenant enseignant que j’ai pu me rattraper, grâce à un cinéma d’art et d’essai qui passait de nombreux grands classiques européens. J’ai ainsi découvert les films de Renoir, de Fellini, de Truffaut. Fasciné par ces œuvres magnifiques, j’ai finalement démissionné pour partir à New York travailler dans le cinéma. J’ai décroché un petit boulot dans une société de post-production. J’étais d’abord simple coursier, puis je me suis spécialisé dans la synchronisation des rushes. Ensuite, j’ai pu collaborer avec le producteur Sean S. Cunningham, qui finançait des petits films de fiction en 16 mm avec des budgets et des moyens techniques de documentaires (autour de 50 000 dollars). Les exploitants réclamant à Sean un film d’horreur, il a fini par me proposer d’en écrire le script. S’il était convaincant, j’aurais la possibilité de le réaliser et de le monter moi-même. Le problème, c’est que je n’y connaissais rien. Pour moi, les films d’horreur se résumaient à des squelettes cachés dans des placards !

 

Derni-re-Maison.jpgVous n’en aviez vu aucun ?

Je crois que le seul que j’ai pu voir, à l’époque, était La Nuit des Morts-Vivants. Ce film m’a prouvé qu’on pouvait aborder l’épouvante sous un angle intelligent, avec un sous-texte intéressant. J’ai donc tenté ma chance, j’ai écrit  La Dernière Maison sur la Gauche, nous l’avons tourné en 16 mm, et il a connu un certain succès. J’ai ensuite écrit quelques films pour Sean, principalement des comédies, et trois ans plus tard il m’a dit qu’il pourrait réunir assez d’argent pour financer un nouveau film d’horreur. Je me suis alors lancé dans La Colline a des Yeux. En travaillant sur ces deux films, mon intention était surtout de profiter de l’occasion pour apprendre le métier. Il m’a bien fallu une dizaine d’années pour considérer qu’il s’agissait aussi d’une expression artistique, et non d’une simple fabrication de produits.


 

griffes-de-la-nuit-a-nightmare-on-elm-street-06-03-1985-16-Comment l’idée des Griffes de la Nuit vous est-elle venue ?

C’est la combinaison de plusieurs choses. J’ai commencé à être sensibilisé au sujet en écrivant un devoir sur les rêves pour une option psychologie, à l’époque où j’étais à la fac. Je me suis discipliné pour me souvenir de tous mes rêves et pouvoir les noter. Plus tard, j’ai lu une histoire terrible dans le journal. Un jeune homme de 22 ans souffrait d’horribles cauchemars, au point de refuser de s’endormir de peur de mourir. Il se maintenait éveillé artificiellement, tandis que ses parents s’efforçaient de lui faire avaler des somnifères en douce. Après quatre ou cinq jours de veille, ce jeune homme a été retrouvé mort. J’ai été bouleversé par ce fait-divers, et l’idée d’en tirer un film m’intéressait. J’ai commencé à élaborer un scénario en y intégrant les théories liées aux différents niveaux de conscience. Certains philosophes russes ont par exemple développé l’idée que plus l’homme est conscient, plus il souffre de sa condition. D’où sa propension à enfouir de nombreuses choses dans son subconscient. J’ai donc imaginé le personnage de Nancy, une jeune fille qui rêve d’un tueur effrayant. Ses parents savent que cet homme a existé dans la réalité, mais il en ont évacué le souvenir. Et lorsque Nancy leur en parle, ils refusent de la croire, se voilant la face.

 

Toute cette profondeur a complètement été évacuée des nombreuses suites réalisées après Les Griffes de la Nuit. 

Je sais. Peut-être la plupart des gens n’ont-ils vu dans Les Griffes de la Nuit qu’un simple film d’horreur mettant en scène une fille qui refuse de dormir ! Toujours est-il que ce fameux tueur, Freddy Krueger, que j’ai conçu comme un symbole de nos différents niveaux de conscience, s’est transformé au fil des films en simple croquemitaine anonyme. Voilà pourquoi j’ai tenu à réaliser le dernier film de la série, afin de revenir à l’idée originale.

 

L'EMPRISE DES TENEBRESVotre film L’Emprise des Ténèbres parle de phénomènes surnaturels avec beaucoup de réalisme. Vous êtes vous inspiré à nouveau de faits réels ?

Absolument. Tout est parti d’une histoire incroyable survenue à Haïti. Un homme avait succombé d’un seul coup à une étrange maladie. Déclaré mort par des médecins américains, il fut enterré. Sept jours plus tard, on le revit bien vivant, déambulant dans les rues comme un zombie. Il fut conduit dans un hôpital psychiatrique et les médecins l’analysèrent. Il semblait parfaitement conscient, mais incapable de parler, et son rythme cardiaque était très lent. Une grande compagnie pharmaceutique envoya alors sur place Wade Davis, un jeune ethno-botaniste. Sa mission était de découvrir l’existence éventuelle d’une drogue susceptible de faire imiter au métabolisme humain la mort clinique. Davis a rencontré l’homme qui fabriquait cette poudre neurotoxique. Celle-ci « éteignait » en quelque sorte l’activité du métabolisme mais pas celle du cerveau, et était utilisée dans les cérémonies vaudou. Ce fut à l’époque une découverte médicale assez importante. Evidemment, cette histoire m’a fasciné et j’ai décidé d’en faire un film.

 

Scream.jpgScream offre une vision nouvelle du cinéma d’horreur. Quelle était votre intention en le réalisant ?

L’idée de déconstruire le cinéma d’épouvante m’était venue en 1994 lorsque j’ai réalisé Freddy sort de la Nuit. Le principe consistait à regarder de l’autre côté de l’écran et à mettre en scène les gens qui font ces films : acteurs, producteurs, réalisateurs… Cette mise en abîme me paraissait être une évolution intéressante par rapport aux films d’horreur traditionnels. Dans Scream, on ne s’intéresse plus aux gens qui font ces films mais à ceux qui les regardent. Les personnages sont donc des fans de cinéma d’épouvante. Les spectateurs se trouvaient du même coup en présence de héros qui leur ressemblaient, avaient les mêmes références et les mêmes réactions qu’eux. Un autre atout important du film était le scénariste Kevin Williamson, fan de soap opéras et créateur de la série Dawson. Son approche a permis de resserrer davantage les liens entre le public et les héros. Kevin a écrit pour ce film des dialogues cyniques, voire assez féroces. L’idée était vraiment d’aborder un genre très codifié avec du recul et un regard neuf.

 

Le masque du tueur semble s’inspirer de la célèbre peinture « Le Cri » d’Edward Munch. Etait-ce volontaire ?

Voilà ce qui arrive quand un ancien professeur de fac réalise des films d’horreur ! Mais je dois vous avouer que le masque définitif tel que vous le voyez dans le film est le fruit d’une coïncidence. Le scénario spécifiait qu’il ressemblait à un visage de fantôme, mais nous n’avions pas encore décidé de son aspect définitif. Or un jour, alors que nous faisions des repérages dans une grande maison appartenant à une vieille dame, nous avons trouvé au premier étage un masque d’Halloween qui correspondait exactement à ce que nous recherchions. La propriétaire des lieux a accepté de nous le prêter, et le département artistique a essayé de s’en inspirer pour obtenir une création originale. Mais rien n’était aussi convaincant que le masque initial. La compagnie de production s’est alors mise en quête des ayants-droits du look de ce masque et a finalement racheté les droits pour que nous puissions l’utiliser dans le film. Bien leur en a pris, car ce masque est devenu le plus populaire d’Halloween pendant de nombreuses années !

 

Propos recueillis par Gilles Penso

 

 

Les films réalisés par Wes Craven

 

2011: Scream 4

2006: Paris, je t'aime (segment "Père-Lachaise")

2005: Red Eye

2005: Cursed

2000: Scream 3

1999: La Musique de mon cœur

1997: Scream 2

1996:  Scream

1995: Un Vampire à Brooklyn

1994: Freddy sort de la Nuit

1991: Le Sous-Sol de la Peur

1989: Shocker

1988: L'Emprise des Ténèbres

1986: L'Amie Mortelle

1985: La Colline a des yeux 2

1985: Chiller

1984: Les Griffes de la Nuit

1982: La Créature du Marais

1981: La Ferme de la Terreur

1978: L'été de la peur

1977: La Colline a des Yeux

1972: La Dernière Maison sur la Gauche