

Dans une petite ville croate qui a sombré dans la misère, un écrivain découvre que des rats sont en train de se substituer aux humains…
IZBAVITLEJ
1976 – YOUGOSLAVIE
Réalisé par Krsto Papic
Avec Ivica Vidovic, Mirjana Majurec, Relja Basic, Fabijan Sovagovic, Ilja Ivezic, Branko Spoljar, Petar Dobric, Edo Perocevic, Ana Hercigonja, Zvonimir Ferencic
THEMA MAMMIFÈRES
La Nuit de la métamorphose est né au cours d’une période charnière du cinéma yougoslave, à la fois sur le plan artistique et politique. Le film s’inspire du livre Pacolovac (littéralement « Le Chasseur de rats »), écrit dans les années 1920 par le romancier russe Alexandre Grine. Le cinéaste Krsto Papić et le scénariste Ivo Brešan y trouvent la matière nécessaire pour bâtir une œuvre fantasmagorique dérangeante. Tourné presque intégralement à Zagreb, alors capitale de la République socialiste de Croatie, La Nuit de la métamorphose compense son budget limité par une mise en scène sèche et une atmosphère oppressante. Le contexte politique joue un rôle essentiel dans la genèse du film. Le début des années 1970 est en effet marqué par le « Printemps croate », mouvement revendiquant une plus grande autonomie face au pouvoir fédéral. La réforme constitutionnelle de 1974 assouplit le contrôle de l’État, notamment sur la création artistique, ouvrant une brèche dont le cinéma va s’emparer. Papić choisit alors la voie de l’allégorie horrifique, forme idéale pour dissimuler une critique acérée du collectivisme et de la déshumanisation qu’il engendre. Sous couvert d’un récit fantastique, La Nuit de la métamorphose dénonce la dissolution de l’individu au profit d’un corps social monstrueux. Visionnaire, le film semble déjà annoncer les fissures d’un bloc de l’Est qui ne tardera pas à s’effondrer.


Le générique, sur fond de musique expérimentale, se promène sur des peintures surréalistes effrayantes et instille déjà un certain malaise. Le monde que nous décrit le début du film n’a rien de très engageant. Nous sommes dans une petite ville croate des années 20 où la situation économique semble s’être brutalement effondrée. Les gens vivent dans la misère, les habitants cherchent désespérément du travail, les commerces mettent la clé sous la porte, les vieillards se raccrochent à la soupe populaire… Ivan Gajski (Ivica Vidovic), écrivain sans le sou incapable de payer son loyer, est un individu ordinaire noyé dans cet océan de désenchantement. Contraint de dormir dehors après avoir été expulsé de son appartement, Ivan trouve refuge dans un grand bâtiment abandonné auquel on accède par les égouts. Là, il assiste nuitamment à un bien étrange spectacle : des dizaines de gens fortunés et insouciants se livrent à des orgies en rupture brutale avec ce que vivent la plupart des autres habitants. Ils valsent sur de la musique enjouée, se repaissent dans des banquets fastueux, s’accouplent sans la moindre retenue. La mise en scène saupoudre alors quelques détails insolites et furtifs : des dents qui ressemblent à celles des rongeurs, des touffes de poils bizarres sur les visages. Ivan découvre alors l’impensable : ces gens sont en réalité des rats qui empruntent l’apparence des humains pour mieux les dominer…
Rat People
Si ce concept de métamorphose – que met en avant le titre français du film – peut faire penser au Rhinocéros de Ionesco, une autre source littéraire nous vient conjointement à l’esprit : The Body Snatchers de Jack Finney. De fait, le sentiment de paranoïa diffus qui se propage tout au long du récit n’est pas sans évoquer L’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel, tout en annonçant la version que réalisera en 1978 Philip Kaufman. La parabole de science-fiction est ici renforcée par un sous-texte social et politique inhérent à l’Europe de l’Est du milieu des années 1970. La société misérable que nous décrit Krsto Papic est le terreau idéal pour la prolifération insidieuse du fascisme. Et de ce point de vue, le film se veut très explicite : les sbires du « chef des rats » portent de longs manteaux en cuir noir, la grande table du banquet ressemble à une demi-croix gammée et le climax annonce l’arrivée imminente d’un dictateur impitoyable. Malgré des moyens limités, La Nuit de la métamorphose s’offre quelques effets spéciaux de maquillage discrets mais efficaces, évoquant parfois le lycanthrope du Monstre de Londres. La Nuit de la métamorphose sera primé comme meilleur film au Festival international du film de science-fiction de Trieste en 1977, au Festival international du film fantastique et de science-fiction de Paris en 1980 et au Fantasporto en 1982. Cette triple récompense permettra au film de s’exposer sur la scène internationale et de franchir les frontières.
© Gilles Penso
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