

Dans ce remake de Save the Green Planet, deux jeunes paumés kidnappent une femme d’affaire qu’ils croient être une extra-terrestre…
BUGONIA
2025 – GB / USA / IRLANDE / CORÉE DU SUD
Réalisé par Yorgos Lanthimos
Avec Emma Stone, Jesse Plemons, Aidan Delbis, J. Carmen Galindez Barrera, Marc T. Lewis, Vanessa Eng, Cedric Dumornay, Alicia Silverstone, Stavros Halkias
THEMA EXTRA-TERRESTRES
Bugonia est un remake de Save the Green Planet, que le cinéaste sud-coréen Jang Joon-hwan réalisa en 2003. Cette nouvelle version devait initialement être dirigée par le metteur en scène original. Mais suite à des problèmes de santé, Jang Joon-hwan cède sa place. C’est là qu’entre en scène Yorgos Lanthimos. Sous ses allures austères (un poster hideux, un titre nébuleux), Bugonia est probablement le long-métrage le plus accessible de ce cinéaste dont on ne sait honnêtement trop quoi penser. Entre une posture « auteurisante » parfois prétentieuse, une tendance à se placer au-dessus du genre fantastique pour défendre des sujets sociétaux pas toujours très limpides et des prises de position politiques discutables mais confortables parce que « dans l’air du temps », l’homme divise. Rien n’empêche d’ailleurs de penser qu’il provoque souvent volontairement la controverse. Heureux de ses collaborations successives avec Emma Stone (La Favorite, Vlihi, Pauvres créatures, Kinds of Kindness), le réalisateur la remet ici sous le feu des projecteurs dans un rôle qui nécessite une pleine implication physique, y compris un rasage de crâne en direct, dans la droite lignée de celui de Sigourney Weaver dans Alien 3 ou de Demi Moore dans À armes égales. Le scénario écrit par Will Tracy réorganisant les événements du film coréen, Stone entre dans la peau de Michelle Fuller, puissante présidente de la méga-entreprise pharmaceutique Auxolith.


Adepte de nombreuses théories du complot, marqué par une enfance malheureuse et par la longue maladie de sa mère, le modeste manutentionnaire Teddy Gatz (Jesse Plemons) décide un jour de kidnapper cette femme d’affaires, avec l’aide de son cousin Don (Aidan Delbis), non pas pour réclamer une rançon mais pour lui faire admettre la vérité. Teddy est en effet persuadé que Michelle appartient à une espèce extraterrestre malveillante, les Andromédiens, coupable de décimer les abeilles de la Terre, de détruire les communautés et de réduire les humains à un état de servitude passive. Enfermée dans une cave, elle a quatre jours pour négocier une rencontre avec l’empereur andromédien avant la prochaine éclipse lunaire, qui permettra à son vaisseau-mère d’entrer dans l’atmosphère terrestre sans être détecté. Déstabilisée par de telles élucubrations, la captive se demande s’il faut ou non entrer dans le jeu de ses ravisseurs. C’est donc entre deux eaux que navigue Bugonia, se rattachant à la fois à la comédie presque burlesque, au drame humain sur fond de fracture sociale, au thriller en huis-clos et à la science-fiction. Ce qui aurait pu virer au patchwork bizarre trouve miraculeusement sa propre cohérence, grâce à une dramaturgie claire, des enjeux explicites et une caractérisation solide.
Nous ne sommes pas seuls
Le fossé abyssal qui sépare la prisonnière – businesswoman féroce régnant sur son entreprise comme une reine dans sa tour d’argent – et ses geôliers – deux paumés qui vivotent en se raccrochant désespérément l’un à l’autre – frôlait la caricature. Mais Lanthimos et son scénariste trouvent le juste équilibre, s’efforçant de ne pas juger leurs protagonistes pour laisser chacun exprimer ses propres convictions, aussi invraisemblables soient-elles. Et si les théories délirantes de Teddy prêtent à rire, sa propre logique finit par devenir imparable, comme si la paranoïa se nourrissait d’elle-même en un vertigineux cercle vicieux. Michelle, elle, déploie un arsenal de manœuvres de manipulation et de stratégies psychologiques pour tenter d’échapper à cette folie complotiste, sans tout à fait laisser paraître le fond de sa pensée. Le jeu du chat et de la souris se complexifie par les choix de mise en scène de Lanthimos, qui cadre Emma Stone comme une Jeanne d’Arc expressionniste – le crâne rasé, les yeux écarquillés, le teint blafard – dans une série de plans en plongée aux allures de tableaux religieux, tandis que Teddy conserve une position dominante. Mais qui est le monstre et qui est la victime dans cette joute ? Où la fragilité et la monstruosité se nichent-elles ? L’exercice de style est d’autant plus fascinant que Bugonia tient son concept jusqu’au bout, quitte à désarçonner les spectateurs en opérant des choix radicaux mais parfaitement assumés. Voici sans doute l’une des œuvres les plus intéressantes et les plus abouties de ce cinéaste souvent insaisissable, dressant ici un constat désenchanté mais moins cynique qu’il n’y paraît sur la nature humaine et sur notre place dans l’univers.
© Gilles Penso
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