ROSEMARY’S BABY (1968)

Rosemary's Baby

Le diable n'a jamais été aussi terrifiant que face à la caméra naturaliste de Roman Polanski

ROSEMARY’S BABY

1968 – USA

Réalisé par Roman Polanski

Avec Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon, Sidney Blackmer, Maurice Evans, Ralph Bellamy, Victoria Vetri

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Une berceuse envoûtante susurrée par la voix frêle de Mia Farrow, tandis que défile le paysage familier des toits de Manhattan : c’est ainsi que Roman Polanski décide de faire commencer Rosemary’s Baby, prenant à revers les spectateurs habitués aux codes traditionnels du cinéma d’horreur. Le parti pris est d’autant plus étonnant que William Castle, producteur du film, s’est justement spécialisé dans l’épouvante récréative bardée de gadgets et de facéties spectaculaires (La Nuit de tous les MystèresLe Désosseur de cadavres13 Ghosts). Mais Polanski veut conserver l’approche réaliste qu’avait choisie l’écrivain Ira Levin dans son roman « Un bébé pour Rosemary ». 

Rosemary's baby photo

Pour son premier film hollywoodien, le cinéaste casse donc les mécanismes du genre en inscrivant le thème classique et archaïque de la sorcellerie et de l’adoration du diable dans un contexte contemporain et ordinaire. Rosemary et Guy Woodhouse (Mia Farrow et John Cassavetes) emménagent dans un cinq pièces au Bradford, en plein cœur de New York. Ils n’accordent que peu de crédit aux propos de Hutch (Maurice Evans), un ami de Rosemary, déclarant que l’immeuble est maudit, marqué par la magie noire. Selon lui, le sinistre sorcier Marcato y habita et les sœurs Trench y pratiquèrent des sacrifices immondes. La tension monte cependant d’un cran lorsqu’une jeune fille se jette par la fenêtre, peu de temps après l’installation du couple. La malheureuse était adoptée par les Castevet (Ruth Gordon et Sidney Blackmer), des voisins un peu trop affectifs et envahissants. Peut-être est-ce le fruit de l’imagination de Rosemary, mais le comportement de Guy semble changer. Et puis une nuit, sans préavis, il lui fait un enfant pendant qu’elle dort. Dès lors, Rosemary voit son sommeil envahi par des rêves inquiétants…

Avez-vous vraiment vu le bébé de Rosemary ?

Très apprécié par Ira Levin, qui le considère comme la meilleure adaptation d’un roman jamais produite par Hollywood, Rosemary’s Baby distille une terreur pernicieuse dans la mesure où, jusqu’au dénouement, le spectateur ne sait jamais vraiment si les craintes de Rosemary sont fondées ou s’il ne s’agit que d’une paranoïa engendrée par une série de faits inquiétants. Une secte diabolique sévit-elle vraiment dans le New York de 1968, ou tout se passe-t-il dans la tête de cette jeune femme tourmentée ? Cette angoisse indicible est transmise au spectateur par une mise en scène spontanée jouant le jeu du naturalisme (Polanski improvise plusieurs séquences, caméra au poing, ou ne donne pas toutes les informations à ses comédiens pour que leurs réactions soient crédibles) et par le jeu fragile de Mia Farrow. C’est à travers ses yeux que le spectateur vit les événements, forcé malgré lui de se laisser contaminer par les frayeurs de Rosemary. La musique de Krzysztof Komeda entretient ce climat malsain que le cinéaste commença à bâtir dans Répulsion et qu’il allait poursuivre avec Le Locataire, Rosemary’s Baby se positionnant comme le volet central d’une « trilogie de l’enfermement » (le huis-clos de l’appartement étant bien sûr la métaphore de celui de l’esprit). Entrée dans la légende, la séquence finale a ceci de fascinant qu’elle pousse très loin le pouvoir d’autosuggestion des spectateurs. Aujourd’hui encore, combien d’entre eux sont-ils persuadés d’avoir vu de leurs propres yeux les traits diaboliques du bébé de Rosemary ?
 
© Gilles Penso

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