

Le dernier film muet consacré à Sherlock Holmes est une adaptation allemande de sa célèbre confrontation avec un molosse surnaturel…
DER HUND VON BASKERVILLE
1929 – ALLEMAGNE
Réalisé par Richard Oswald
Avec Carlyle Blackwell, Alexander Murski, Livio Pavanelli, Betty Bird, Fritz Rasp, George Seroff, Valy Arnheim, Alma Taylor, Carla Bartheel, Jaro Fürth
THEMA MAMMIFÈRES
En 1914, soit douze ans après sa publication, le roman Le Chien des Baskerville d’Arthur Conan Doyle connaît sa première adaptation à l’écran sous forme d’un film allemand réalisé par Rudolf Meinert et écrit par Richard Oswald. La trame de ce long-métrage étant relativement éloignée de celle du texte original, Oswald semble vouloir revoir sa copie en réadaptant le livre dans une nouvelle version muette, en 1929, dont il signe non seulement le scénario mais aussi la mise en scène. La fidélité n’est certes pas absolue, mais nous sommes ici clairement beaucoup plus proches de la prose de Conan Doyle. Pour le casting, la production fait le choix d’un panel d’acteurs venus des quatre coins du monde, sans doute pour offrir au film un meilleur potentiel d’exploitation internationale. L’interprète de Sherlock Holmes est donc un Américain installé en Grande-Bretagne (Carlyle Blackwell), Henry Baskerville est italien (Livio Pavanelli), Watson (George Seroff) et Charles Baskerville (Alexander Murski) viennent de Russie, l’inquiétant Stapleton est allemand (Fritz Rasp), la mystérieuse Beryl est autrichienne (Betty Bird), le domestique Barrymore est estonien (Valy Arnheim) et son épouse anglaise (Alma Taylor). Tout ce beau monde est mis en scène dans des somptueux décors conçus par le designer Willy Schiller et édifiés sur les plateaux du studio Staaken à Berlin.


Le film raconte donc l’enquête de Sherlock Holmes liée à la mort mystérieuse de Sir Charles Baskerville, que l’on pense provoquée par un chien surnaturel qui hanterait la famille depuis des générations. Conformément à ce que dit la légende, ce trépas violent est survenu alors que la victime se promenait seule dans la lande voisine du domaine des Baskerville. Au tout début, Holmes et Watson prennent un peu cette affaire à la légère. « Les chiens surnaturels ne laissent pas d’empreintes », lance le premier en écoutant le récit de la mort de Sir Charles. « Les fantômes n’écrivent pas de lettres » enchérit le second face à un message anonyme laissé à l’attention de Sir Henry. Mais la suite des événements prend une tournure de plus en plus inquiétante, et Watson se retrouve bientôt en première ligne, Holmes étant contraint de se retirer à cause d’affaires qui le retiennent à Londres. Or la lande semble bel et bien « maudite », dans la mesure où la mort guette tous ceux qui s’y aventurent seuls…
Lande of the Dead
Dernière adaptation muette du célèbre roman, Le Chien des Baskerville porte encore les stigmates du cinéma expressionniste allemand : contreplongées extrêmes sur des visages blafards, très belles compositions verticales, ombres portées démesurées projetées sur les murs – dont une scène de montée d’escalier qui fait écho à l’un des passages les plus célèbres de Nosferatu. Mais la mise en scène d’Oswald fait également preuve de modernité. Pour compenser l’absence de son, le réalisateur recourt à des artifices particulièrement efficaces comme les éclats intermittents de la foudre à travers les grandes fenêtres du manoir, qui nous donnent presque l’impression d’entendre les coups de tonnerre. Il n’hésite pas non plus à mettre sa caméra en mouvement, pour accompagner les acteurs dans les scènes d’action ou se rapprocher d’eux et accentuer la tension. En équilibre permanent entre réalisme et théâtralité, les décors, intérieurs comme extérieurs, se révèlent particulièrement réussis et donnent lieu à de mémorables séquences de suspense, notamment plusieurs poursuites dans la lande nocturne, auxquelles s’ajoutent des passages secrets et des pièces piégées dignes d’un serial rocambolesque. Quant au chien, il n’apparaît que furtivement, en très gros plan et souvent dans le flou, au détour de plans brefs qui évoquent moins sa présence physique que ses hurlements angoissants. Cette très honorable adaptation fut longtemps considérée comme perdue, jusqu’à ce qu’une bobine 35 mm soit miraculeusement retrouvée en 2009 dans le sous-sol d’une église polonaise. Dix ans plus tard, une version restaurée du film était enfin rendue accessible au public.
© Gilles Penso
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