JUDEX (1963)

Le réalisateur des Yeux sans visage met en scène un mystérieux super-héros masqué sous haute influence de Fantomas…

JUDEX

 

1963 – FRANCE

 

Réalisé par Georges Franju

 

Avec Channing Pollock, Francine Bergé, Edith Scob, Théo Sarapo, Sylva Koscina, René Génin, Roger Fradet, André Méliès, Philippe Mareuil, Luigi Cortese

 

THEMA SUPER-HÉROS

En 1963, Georges Franju exhume des limbes du cinéma muet une figure mythique : Judex. Né en 1916 sous la plume de Louis Feuillade et d’Arthur Bernède, ce justicier masqué renaît ici dans un film écrit par Jacques et Maurice Champreux – respectivement petit-fils et gendre de Feuillade – qui se veut une relecture moderne du serial d’antan, comme un pont entre deux âges du cinéma. Le récit, fidèle à l’esprit feuilletonesque, commence lors d’une fête fastueuse donnée par le banquier Favraux (Michel Vitold). Riche, arrogant et sans scrupules, il s’effondre soudain, frappé par une mystérieuse malédiction. Le coupable ? Un vengeur masqué nommé Judex (Channing Pollock), qui lui reproche ses crimes financiers et ses trahisons. Tandis que sa fille Jacqueline (Edith Scob) se retrouve livrée à elle-même, la redoutable aventurière Diana Monti (Francine Bergé) tente de s’emparer de sa fortune, sous les déguisements les plus inattendus (religieuse, cambrioleuse, acrobate). Mais dans l’ombre, Judex veille, tel un spectre vengeur. L’intrigue, volontairement démodée, se déroule comme une succession d’épisodes où s’entremêlent les rebondissements les plus improbables. Pas foncièrement motivé par une quelconque vraisemblance, Franju mue cette mécanique du mélodrame en terrain de jeu visuel et poétique.

Franju avait d’abord voulu adapter Fantômas, mais devant le refus des producteurs qui souhaitaient une version comique, il se replie sur Judex – ce double lumineux du criminel masqué. Pourtant, son film reste hanté par le spectre de Fantômas. D’où cette séquence en forme de clin d’œil où le détective Cocantin (Jacques Jouanneau) lit un roman du célèbre criminel masqué. Judex devient ainsi un miroir inversé, une variation sur le thème du double et du mensonge. La mise en scène joue avec cette idée de duplicité. Les identités se brouillent, les visages se dissimulent et les morts ressuscitent. Le film tout entier fonctionne comme une illusion de prestidigitateur, et ce n’est pas un hasard si Franju confie le rôle principal à Channing Pollock, véritable magicien de cabaret. Sa prestance froide confère au personnage une aura surnaturelle, même si l’acteur manque sans doute du charisme nécessaire pour nimber son personnage de l’intensité nécessaire, contrairement à la formidable super-vilaine campée par Francine Bergé. Dans une scène empreinte de surréalisme, Judex apparaît au bal masqué, vêtu de noir, tenant une colombe morte dans la main, la tête coiffée d’un masque d’aigle. Ce tableau macabre résume toute l’esthétique de Franju : un mélange d’élégance, d’étrangeté et de symbolisme.

Vieilles automobiles et collants noirs

Visuellement, Judex est un pur enchantement. Le noir et blanc, somptueusement éclairé par Marcel Fradetal, transfigure chaque décor, des ruelles gothiques aux manoirs isolés en passant par les toits parcourus de silhouettes en collants noirs aux allures d’insectes géants. Cet hommage à Feuillade restitue ainsi l’esprit du serial tout en le filtrant à travers le prisme d’une sorte de post-modernisme décomplexé. D’où ces nombreuses excentricités volontaires, comme les poursuites en vieilles automobiles ou cette acrobate de cirque surgie de nulle part qui vient aider le héros. Judex est à la fois un film de super-héros avant l’heure, une réinvention humoristique du cinéma muet et une fantaisie baroque où la justice prend les traits d’une hallucination fantomatique. Dernier grand film de son auteur, Judex s’éloigne volontairement du naturalisme ambiant du cinéma français des années 60, revendique le droit à l’artifice et à la beauté et est bien sûr dédié à Louis Feuillade. Quant au Fantomas comique dont rêvaient les premiers interlocuteurs de Franju, il prendra corps face à la caméra d’André Hunebelle, avec Jean Marais et Louis de Funès en têtes d’affiche.

 

© Gilles Penso

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