LITAN, LA CITÉ DES SPECTRES VERTS (1982)

Un couple prend la fuite dans une vieille ville sinistre où les morts semblent posséder les vivants en plein carnaval

LITAN, LA CITÉ DES SPECTRES VERTS

 

1982 – FRANCE

 

Réalisé par Jean-Pierre Mocky

 

Avec Marie-José Nat, Jean-Pierre Mocky, Nino Ferrer, Marysa Mocky, Bill Dunn, Georges Wod, Dominique Zardi, Sophie Edelmann, Terence Montagne

 

THEMA MORT

À l’époque de son faux film fantastique La Cité de l’indicible peur, rebaptisé La Grande frousse par son distributeur, Jean-Pierre Mocky semblait hésiter entre plusieurs genres, s’efforçant d’accorder la bonhomie débonnaire de Bourvil à une enquête policière noyée dans la brume d’un village en proie à la superstition. Ne sachant trop sur quel pied danser, cette adaptation de Jean Ray peina à trouver son public, malgré ses attraits indiscutables. Presque vingt ans plus tard, le cinéaste opte pour des choix plus radicaux avec Litan : son film sera ouvertement fantastique, flirtant avec l’épouvante, l’horreur et la science-fiction. Mocky voit là l’occasion de régler ses comptes avec ses frayeurs enfantines, liées aux masques morbides portés lors des carnavals champêtres de la Pologne dont ses parents sont originaires. Pour mettre toutes les chances de son côté, le cinéaste écrit son scénario avec un spécialiste du genre, Jean-Claude Romer, rédacteur en chef de la mythique revue « Midi Minuit Fantastique ». Les deux hommes seront épaulés par le scénariste Patrick Granier et l’écrivain Scott Baker. Après avoir envisagé un temps de tourner dans l’Est, du côté des Carpathes ou de la Tchécoslovaquie, Mocky se rabat sur la ville ardéchoise d’Annonay, dont les décors naturels correspondent parfaitement à l’atmosphère poisseuse et décrépite dont il veut doter Litan. S’octroyant le rôle principal aux côtés de la très populaire Marie-José Nat, le réalisateur joue une fois de plus le jeu des contre-emplois en confiant le personnage d’un scientifique louche au chanteur Nino Ferrer. Ce dernier est aussi chargé d’écrire la bande originale du film, le reste de la musique étant constitué de morceaux empruntés à Dimitri Chostakovitch.

« Des masques, de la musique et des danses : dans la ville de Litan chaque année, on fête ainsi les morts. » C’est sur ce texte que démarre Litan. Ce contexte de carnaval imaginaire dote immédiatement le film d’une patine curieuse. Les musiciens portent des masques inexpressifs, les croque-morts sont coiffés de fez, les enfants se déguisent en vieillards ou en monstres, bref un grain de folie contagieux semble avoir gagné tous les habitants. Au milieu de cette faune hétéroclite, Nora (Marie-José Nat) erre comme l’héroïne d’un film de Mario Bava, sous le choc d’un rêve agité dont elle essaie de décrypter les indices macabres. Son compagnon Jock (Mocky), géologue, vient de trouver le corps inanimé d’un jeune scout tombé dans la rivière souterraine d’une immense grotte. Nora et Jock ramènent le garçon à l’hôpital de la ville. Mais dans cet établissement inquiétant, tout est encore plus bizarre que dans les rues animées de Litan. Les patients sont attachés à leurs lits, les fous se prennent pour Jésus, les chiens gémissent au lieu d’aboyer et de mystérieuses expériences semblent se pratiquer secrètement. Sans compter tous ces accidents à l’extérieur, ces crimes passionnels, ces policiers qui ressemblent à des agents de la gestapo. Au milieu de cette cité frappée par une démence grandissante, Jock et Nora découvrent que l’eau abrite d’étranges lueurs bleues qui attaquent et désagrègent les humains à leur portée. Comment sortir de ce cauchemar ?

La ville des fous

Brisant le cliché qui l’accuse de bâcler tous ses films, Mocky soigne la mise en forme de Litan qu’il souhaite doter d’une atmosphère résolument onirique, multipliant les axes de prises de vues insolites : plongées et contre-plongées perturbantes, jeux avec les avant-plans, visages déformés par le grand-angle, décors noyés dans la brume comme en écho aux scènes nocturnes de La Cité de l’indicible peur… Filtrée par ce prisme déformant, chaque scène prend dès lors une tournure baroque. Lorsque Jock, le visage ensanglanté, court au milieu de malades mentaux en suaire, on croirait voir le héros d’un film de Lucio Fulci fuyant parmi une horde de morts-vivants. Car à force d’expérimentations hors-norme, Litan finit par tutoyer les effets de styles des maestros du cinéma d’horreur européen. De fait, Mocky ne recule devant aucun effet sanglant (gorge tranchée, corps transpercé, morts violentes) pour scander cette intrigue à tiroirs. Toutes proportions gardées, il n’est pas interdit non plus de penser au sublime Ne vous retournez pas avec lequel Litan présente modestement plusieurs points communs, en particulier ce sentiment permanent d’insécurité et de malaise. Et si le scénario recolle peu à peu les morceaux de son récit énigmatique, il se garde bien de tout expliquer. L’étrangeté subsiste. Loin de rallier tous les suffrages (comment pourrait-il en être autrement ?), le 21ème long-métrage de Mocky lui permettra de remporter le Prix de la critique au festival du film fantastique d’Avoriaz de 1982.

 

© Gilles Penso



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