LA CHOSE (1972)

Réalisée par Steven Spielberg entre Duel et Sugarland Express, cette histoire de maison hantée annonce Poltergeist avec dix ans d’avance

SOMETHING EVIL

 

1972 – USA

 

Réalisé par Steven Spielberg

 

Avec Sandy Dennis, Darren McGavin, Ralph Bellamy, Jeff Corey, Johnny Whitaker, John Rubinstein, David Knapp

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I SAGA STEVEN SPIELBERG

Sous contrat chez le studio Universal pour lequel il réalise des épisodes de séries TV depuis la fin des années 60, Steven Spielberg vient de mettre en scène Duel, vendu à la chaîne NBC pour une diffusion prévue le 13 novembre 1971. Avant que son thriller routier cauchemardesque ne soit découvert par le public et ne le révèle aux yeux du monde, le jeune réalisateur est « prêté » par Universal à CBS pour les besoins d’un téléfilm d’épouvante baptisé Something Evil (littéralement « quelque chose de maléfique »). Le scénario est l’œuvre de Robert Clouse, futur réalisateur d’Opération dragon, New York ne répond plus et Le Jeu de la mort. Le couple vedette est incarné par Sandy Dennis et Darren McGavin. La première partageait l’affiche avec Elizabeth Taylor, Richard Burton et George Segal dans Qui a peur de Virginia Woolf en 1966. Le second allait incarner quelques années plus tard le fameux Kolchak, reporter spécialisé dans le surnaturel de la série The Night Stalker. Tout ce beau monde se retrouve dans un téléfilm un peu routinier, où l’on sent que chacun cachetonne sans se donner vraiment à fond. Spielberg lui-même est déjà ailleurs, rêvant de sortir du ghetto de la télévision pour pouvoir s’épanouir sur grand écran. De fait, La Chose (titre un peu passe-partout choisi par les diffuseurs français) n’atteint jamais la maestria de Duel. Pour autant, les trouvailles y abondent et plusieurs futures « signatures » visuelles du metteur en scène y sont clairement décelables.

Sandy Dennis et Darren McGavin incarnent Marjorie et Paul Worden, un couple de citadins qui décide sur un coup de tête d’acheter une vieille maison dans la campagne de Pennsylvanie et de s’y installer avec leurs deux enfants. Publicitaire surchargé de travail, Paul est rarement chez lui et laisse souvent son épouse et ses enfants seuls dans la maison. Là, l’atmosphère commence lentement à s’alourdir. La nuit, Marjorie entend les pleurs d’un bébé sans pouvoir identifier leur source. Au matin, elle assiste au spectacle sinistre d’un voisin égorgeant des poulets pour inonder la terre de leur sang. La tension monte d’un cran lorsque deux amis des Worden, après une fête donnée dans la maison, prennent la route en pleine nuit et sont victimes d’un accident mortel. Marjorie commence à craindre qu’une présence maléfique hante les lieux, une théorie qu’alimente son vieux voisin collectionneur de livres anciens (Ralph Bellamy). « Si vous croyez en Dieu, vous devez croire au diable » lui affirme-t-il. Inquiète, elle se met à peindre un pentacle dans la chambre des enfants pour les protéger. Une panique insidieuse commence à la gagner peu à peu, la conduisant vers l’anxiété extrême, la paranoïa et l’hystérie…

Expérimentations

Pas particulièrement inventif, le scénario de Robert Clouse laisse peu de latitude d’expression à Steven Spielberg. C’est donc dans les détails que ce dernier impose son style, esquissant des effets de mise en scène qui deviendront plus tard de véritables marques de fabrique. C’est notamment le cas du jeu sur les reflets permettant dans un même plan de filmer un champ et un contre-champ : le propriétaire qui regarde par la fenêtre tandis que le petit garçon joue au loin, l’épouse qui observe son époux se disputer avec un voisin… Les vitres reflètent les visages contrits et se brisent généralement pour annoncer les plus grands malheurs (Marjorie casse son miroir avant de basculer dans la folie, un pare-brise se craquèle en mille morceaux juste avant que la mort ne frappe). Spielberg joue aussi avec les avant-plans suggestifs (visages, objets, formes imprécises), les reports de point ou la multi-angularité. Parfois-même, il donne dans l’expérimental, comme lorsqu’il accroche sa caméra à une lampe de poche ou laisse la chainette d’une porte dessiner des lunettes sur le visage d’un personnage ambigu. Pour toutes ces facéties, il s’appuie sur le savoir-faire du chef opérateur Bill Butler, qui signera plus tard les images des Dents de la mer. Par bien des aspects, La Chose prend les allures d’une sorte de brouillon de Poltergeist, dont Spielberg écrira le scénario exactement dix ans plus tard. Et même s’il se contente ici de mettre en scène l’histoire d’un autre, on ne peut s’empêcher d’y trouver d’étranges détails autobiographiques : le père absent, la mère artiste, la petite sœur impressionnable et surtout le grand frère turbulent qui se prénomme Steven ! La Chose est diffusé sur CBS le 21 janvier 1972 dans une certaine indifférence. Après un autre téléfilm passé un peu inaperçu, Chantage à Washington avec le couple Barbara Bain et Martin Landau, Spielberg entrera enfin dans la cour des grands en réalisant Sugarland Express.

 

© Gilles Penso

 

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