LA CITÉ DES FEMMES (1980)

Un quinquagénaire rencontre une belle inconnue dans le train et décide de la suivre dans les bois, sans se douter de l’étrange odyssée qui l’attend…

LA CITTÀ DELLE DONNE

 

1980 – ITALIE

 

Réalisé par Federico Fellini

 

Avec Marcello Mastroianni, Bernice Stegers, Anna Prucnal, Jole Silvani, Donatella Damiani, Ettore Manni, Fiammetta Baralla, Hélène Callzarelli, Catherine Carrel

 

THEMA RÊVES

La Cité des femmes s’inscrit dans la dernière ligne droite de la carrière baroque de Federico Fellini. Sept ans après la fresque tendre et nostalgique Amarcord, le cinéaste italien signe ici un film-somme à la fois démesuré et intime, porté par un Marcello Mastroianni qui nous semble bien fatigué, double à peine voilé de son metteur en scène. Le film naît à une époque où les mouvements féministes redessinent les rapports entre les sexes. Le sexagénaire Fellini tente à sa manière d’en capter les secousses, non sans maladresse. Lorsque le film commence, Snàporaz (Mastroianni) somnole dans un compartiment de train lorsqu’une femme assise en face de lui (Bernice Stegers) attire son attention. Une bouteille d’eau manque de se renverser, les regards se croisent et le désir s’éveille. Après une tentative de séduction presque animale dans les toilettes du train, la femme descend en rase campagne et s’aventure dans les bois. Attiré – magnétisé même – par sa présence, Snàporaz la suit, la perd de vue et se retrouve dans un grand hôtel envahi par des femmes. Là se tient une bien étrange conférence féministe qui prend des proportions incontrôlables. Le spectateur comprend vite que cette odyssée n’obéira pas à la logique du réel. Comme souvent chez Fellini, la narration se dilue dans la rêverie. La Cité des femmes est en effet un collage de visions, une suite de saynètes reliées par un fil onirique plutôt que par une trame cohérente.

De scène en scène, le film entraîne Snàporaz dans une succession de tableaux surréalistes. À chacune de ces étapes, notre héros hagard et passif se heurte à des figures féminines extrêmes : militantes exaltées, séductrices fatales, amantes fantasmées, mères menaçantes. Fellini filme l’univers féminin comme un labyrinthe symbolique où se mêlent l’envie, la peur et la fascination. Le propos du film nous semble quelque peu insaisissable dans la mesure où, sous prétexte de dénoncer la toxicité masculine et de prôner l’émancipation féminine, le cinéaste enchaîne les portraits de femmes hystériques, délirantes, nymphomanes, fanatiques, droguées. « Monstres, vous êtes toutes des monstres ! » finit même par leur crier Snàporaz. Au centre du récit, la rencontre avec Katzone (Ettore Manni), archétype du mâle alpha, condense toute l’ironie fellinienne. Ce Don Juan obsolète, collectionneur d’armes et de conquêtes, représente la virilité agonisante, prisonnière de son propre mythe.

Féministe ou misogyne ?

Fort heureusement, Fellini n’a rien perdu de son exubérance visuelle. Les décors se parent de lumières oniriques, de costumes extravagants et de compositions presque théâtrales. Le cinéaste retrouve ainsi son goût du cirque, de la parade et du rêve éveillé, notamment dans cette séquence de dégringolade le long d’une sorte de grand huit lumineux qui se mue en réservoir à flash-backs. Snàporaz y rencontre une infinité de figures féminines, parmi lesquelles sa propre épouse Elena (Anna Prucnal), mais aussi plusieurs femmes ayant marqué sa jeunesse et sa vie. Mais cette surenchère formelle finit par se retourner contre le film et par étouffer l’émotion. Là où harmonisait l’introspection et le fantasme, La Cité des femmes se perd dans sa propre profusion. Pourtant, derrière ce trop-plein d’idées confuses affleure une profonde fragilité. La Cité des femmes ne parle pas tant des femmes que de la désorientation d’un homme vieilli, confronté à la fin d’un ordre ancien. Fellini filme l’ébranlement du patriarcat comme un cauchemar burlesque, au cours duquel son héros quinquagénaire ne comprend plus les règles du jeu, persistant à chercher le sens de sa propre libido dans un monde où il n’a plus de place. Sous le tumulte, le film s’appréhende alors comme le portrait d’un artiste en crise, tentant d’interpréter une époque qui lui échappe avec les outils d’un passé révolu.

 

© Gilles Penso

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