

La célèbre chenille/papillon gigantesque, future compagne d’arme de Godzilla, fait ses premiers pas dans ce film très ambitieux…
MOSURA
1961 – JAPON
Réalisé par Ishiro Honda
Avec Frankie Sakaï, Hiroshi Koizumi, Ken Uehara, Kyoko Kagawa, Jerry Ito, Emi Ito, Yumi Ito, Takashi Shimura, Akihiko Hirata
Le succès des grands films de monstres de la Toho n’est plus à prouver depuis l’entrée en scène fracassante de Godzilla en 1954. Mais Iwao Mori, président de la compagnie japonaise, n’est pas pleinement satisfait : le public féminin lui semble manquer à l’appel. Or les femmes représentent une partie non négligeable des amateurs de cinéma, d’autant qu’elles emmènent souvent d’autres personnes avec elles dans les salles. Partant de ce constat, Mori achète les droits du roman fantastique en trois parties Les fées lumineuses et Mothra, co-écrit par Takehiko Fukunaga, Shin’ichirô Nakamura et Yoshie Hotta, et demande à l’auteur Shin’ichi Sekizawa d’en tirer un scénario. En toute logique, c’est le vétéran Ishiro Honda qui hérite de la mise en scène. « Nous voulions faire quelque chose de nouveau, pour toute la famille, comme un film de Disney ou d’Hollywood », explique le réalisateur à propos de ses ambitions. « Nous voulions qu’il soit plus joyeux et plus agréable que les autres. » (1) Pour y parvenir, la Toho voit les choses en grand et s’embarque dans ce qui sera le long-métrage le plus cher jamais réalisé au Japon. Désireuse d’étendre sa présence sur le marché asiatique, la compagnie Columbia Pictures accepte de distribuer le film aux États-Unis et de contribuer à son financement. Seules conditions de cet accord : le monstre vedette ne doit pas seulement attaquer le Japon. D’où la création de la ville fictive de New Kirk City et de la nation de Rolisica.


Un typhon d’une violence exceptionnelle provoque en début de métrage le naufrage d’un navire. Suite à cet accident, quatre rescapés sont retrouvés sur « Infant Island », connue pour être une zone hautement radioactive. Pourtant ils sont indemnes. Une expédition scientifique menée par le professeur Harada (Ken Uehara) s’organise alors pour aller enquêter sur place. Même s’il n’y est pas autorisé, le reporter Sen-Chan Fukuda (Furankî Sakai) s’invite à bord et finit par se joindre à l’équipe. Dans la jungle de cette île sauvage, les chercheurs découvrent une grotte pleine de champignons géants, les vestiges d’une ancienne civilisation, des lianes carnivores, des indigènes aux mœurs primitives et deux jeunes femmes de 30 centimètres de haut qui communiquent par télépathie (les sœurs Yumi et Emi Itô, chanteuses alors très populaires connues au Japon sous le nom de « Peanuts »). En découvrant ce duo de charmantes lilliputiennes, le cupide Nelson (Jerry Itô), qui finance l’expédition, les kidnappe pour en tirer profit. En désespoir de cause, les indigènes invoquent la divinité Mothra. Et tandis que les minuscules captives deviennent malgré elles des stars du show biz, poussant la chansonnette devant des foules tokyoïtes enthousiastes, un œuf géant éclot sur l’île, libérant Mothra, une chenille de cent mètres de long…
Les ailes du délire
Des séquences particulièrement ambitieuses se succèdent tout au long du film : la chenille géante qui dévaste un paquebot en pleine mer, les avions qui la bombardent au milieu de l’océan, la destruction du barrage, l’attaque et l’effondrement de la Tour de Tokyo… Le spectacle est donc total, soutenu par un impressionnant travail de maquettes supervisé, comme toujours, par Eiji Tsuburaya. Certes, toutes ne sont pas pleinement convaincantes – les tanks et leurs conducteurs aux allures de jouets, les immeubles qui fleurent bon le carton – mais le charme demeure intact. Pour pleinement apprécier Mothra, il faut bien sûr accepter son côté délicieusement « pulp » : ces danses tribales d’indigènes qui ressemblent à des numéros de music-hall, ces chanteuses microscopiques qui minaudent dans leur carrosse doré, cet œuf géant d’où surgit la mignonne chenille titanesque à la bouille arrondie… Sans compter les prestations caricaturales de Jerry Itô, qui fronce des sourcils et ricane pour nous faire comprendre qu’il est très méchant, ou de Furankî Sakai, qui exagère sa bonhommie rondouillarde pour nous faire sourire. Mais pour peu qu’on se prête au jeu, le film dégage une grande poésie et développe une intéressante opposition entre la cupidité humaine (volontiers masculine) et la force de la Nature (associée ici à la féminité). Quant à la métamorphose tant attendue au cours de laquelle la chenille prend sa forme majestueuse de gigantesque papillon multicolore, c’est un des moments les plus mémorable de l’histoire du « kaiju eiga ». Le succès colossal du film poussera la Toho à faire revenir l’insecte protecteur dans Mothra contre Godzilla.
(1) Ishiro Honda: A Life in Film, From Godzilla to Kurosawa, de Steve Ryfle et Ed Godziszewski, octobre 2017.
© Gilles Penso
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