LE DIABOLIQUE DOCTEUR MABUSE (1960)

Malgré sa mort, le redoutable génie du crime qui terrorisa la population dans les années 20 et 30 poursuit ses méfaits à travers un nouvel émule…

DIE TAISEND AUGEN DES DOKTOR MABUSE

 

1960 – ALLEMAGNE

 

Réalisé par Fritz Lang

 

Avec Wolfgang Preiss, Peter Van Eyck, Gert Froebe, Dawn Addams, Werner Peters, Andrea Checchi, Marie Luise Nagel, Reinhard Kolldehoff, Howard Vernon, Nico Pepe

 

THEMA SUPER-VILAINS I SAGA DOCTEUR MABUSE

Après près de vingt ans passés aux États-Unis, Fritz Lang revient en Allemagne à la fin des années 1950 pour le dernier chapitre de sa carrière de cinéaste. De ce retour naît une collaboration avec le producteur Artur Brauner, qui donnera lieu à une trilogie mémorable : Le Tigre du Bengale, Le Tombeau Hindou et Le Diabolique Docteur Mabuse. Pour ce dernier film, qui marquera la fin de ses activités de réalisateur avant sa disparition en 1976, Lang renoue avec l’une de ses figures les plus emblématiques : Mabuse, personnage imaginé par l’écrivain Norbert Jacques, qu’il mit déjà en scène dans Docteur Mabuse (1922) puis dans Le Testament du docteur Mabuse (1933). À l’occasion de cette troisième aventure, Lang transpose le célèbre génie criminel dans le monde contemporain des années 1960, une époque dominée par la surveillance, les manipulations invisibles et la peur d’un contrôle permanent (comme en témoignent de nombreux films que John Frankenheimer réalisera dans la foulée). Écrit par Fritz Lang et Heinz Oskar Wuttig, le scénario s’inspire d’un roman en espéranto de l’auteur polonais Jan Fethke et mélange plusieurs influences : les récits policiers d’Edgar Wallace, les codes du cinéma d’espionnage, les films d’épouvante et une vision inquiétante d’une société placée sous le regard constant de réseaux de caméras espions. Coproduction entre l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie et la France, Le Diabolique Docteur Mabuse est tourné du 5 mai au 28 juin 1960 aux studios Spandau, à Berlin.

Lorsque le film commence, un journaliste est froidement assassiné dans sa voiture. Peu après, l’inspecteur Kras (Gert Froebe) reçoit un appel de son informateur, Peter Cornelius (Wolfgang Preiss), un voyant aveugle qui a eu une vision du crime mais n’a pas pu identifier l’auteur. Au même moment, Henry Travers (Peter Van Eyck), un riche industriel américain, s’installe à l’hôtel Luxor, un établissement au lourd passé dont les chambres avaient été truffées de dispositifs d’espionnage par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Il y croise Marion Menil (Dawn Addams), une jeune femme sous l’emprise d’un mari violent, qu’il sauve in-extremis d’une tentative de suicide, ainsi qu’un mystérieux vendeur d’assurances qui semble omniprésent (Werner Peters). En enquêtant sur une série de crimes de plus en plus mystérieux, Kras découvre que toutes les pistes convergent vers le Luxor. Plus troublant encore, les meurtres reproduisent la signature d’un génie du crime que l’on croyait disparu depuis des décennies : le docteur Mabuse. Alors que son dossier médical vient d’être dérobé dans un asile psychiatrique, une question s’impose : Mabuse serait-il de retour, ou quelqu’un poursuit-il son œuvre ?

« Un fou ou un génie, où est la limite ? »

Le sentiment paranoïaque qui se développe dans le film prend toute sa mesure lorsque nous découvrons que ce nouveau Mabuse observe tout le monde tout en restant caché, à la manière d’un émule du « Big Brother » de 1984. Ce motif du voyeurisme est accru par les visions récurrentes d’écrans de télévision épiés par un observateur invisible, mais aussi par ce miroir sans tain placé dans un placard qui permet d’espionner une chambre voisine. Le personnage du devin aveugle apporte une touche d’étrangeté supplémentaire, laissant planer jusqu’au bout le doute sur sa capacité réelle à prédire l’avenir et sur ses présumés pouvoirs paranormaux. L’intrigue rebondit donc dans tous les sens, multipliant les faux-semblants et les surprises. Et lorsque le super-vilain féru d’hypnose et de surveillance vidéo apparaît enfin à visage découvert, sa mégalomanie n’a plus aucune retenue. « Un fou ou un génie, où est la limite ? » s’écrie-t-il, promettant de plonger le monde dans le chaos atomique – nous sommes alors à l’aube de la crise des missiles nucléaires de Cuba. Ainsi, même si le vrai Mabuse est bel et bien mort, son influence est telle qu’il semble posséder les hommes de génération en génération pour leur transmettre le virus du mal. Le spectre du nazisme et de la gestapo hante par ailleurs l’intrigue, comme si Lang profitait de son retour en Allemagne pour rendre ses comptes avec l’histoire du pays dont il s’exila pendant la guerre. Il continue également de se moquer des réflexes primaires de la foule, comme à l’époque de Furie, montrant du doigt les quidams qui ne veulent rien rater du suicide imminent d’une jeune femme sur le point de se jeter dans le vide, ou les journalistes/charognards appâtés par le scandale. Gorgé de scènes d’action et de suspense, de fusillades et de poursuites de voiture, Le Diabolique docteur Mabuse offre à Gert Frobe le rôle d’un inspecteur de police plein de bonhommie – sorte de version allemande du commissaire Maigret – cinq ans avant que le talentueux acteur partage l’affiche de Goldfinger avec Sean Connery.

 

© Gilles Penso

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