

Le réalisateur de Frère de sang, Elmer le remue-méninges et Frankenhooker se lance dans un nouveau délire érotico-horrifico-burlesque…
BAD BIOLOGY
2008 – USA
Réalisé par Frank Henenlotter
Avec Charlee Danielson, Anthony Sneed, Mark Wilson, John A. Thorburn, Remedy, Tom Kohut, James Shell, Vivian Sanchez, Jessie Jayne Clancy, Bjorn Milz
THEMA MUTATIONS
Frank Henenlotter avait frappé très fort avec le triptyque Frère de sang, Elmer le remue-méninges et Frankenhooker, s’imposant comme un réalisateur culte à l’univers déjanté entremêlant sans complexe l’horreur graphique et la comédie burlesque. Mais depuis 1991, date où il signait Frère de sang 3, nous n’avions plus aucune nouvelle de lui. Le cinéaste débordait pourtant encore d’idées, mais aucune ne parvint à se concrétiser, faute de financement. « Chaque fois que j’essayais de monter un projet, on me répondait : “Non, ce n’est pas assez grand public.” Ou encore : “Non, non, c’est trop dingue”, ou “Non, non, non, c’est trop osé”, ou “C’est trop violent”. », raconte-t-il « Tout ce que j’entendais, c’était : “Si tu fais un Frère de sang 4, là d’accord, on est preneur.” C’était très décourageant. » (1) Les choses changent lorsque Henenlotter rencontre le rappeur R.A.Thorburn, qui lui propose de réaliser un clip pour lui. Les deux hommes s’entendent à merveille, et Thornburn accepte finalement de financer le prochain long-métrage d’Henenlotter, lui garantissant une liberté créative totale. Ainsi naît Bad Biology. Le rappeur s’investit pleinement dans le film, co-écrivant le scénario définitif et proposant à sa petite-amie Charlee Danielson d’en tenir la vedette. Le budget restant extrêmement modeste, l’équipe doit se contenter de travailler avec des chutes de pellicule et la grande majorité des prises de vues s’effectue dans un manoir de Brooklyn à la sinistre réputation – il aurait appartenu à un prédicateur très controversé, le Père Divine, et serait prétendument hanté. Plusieurs incidents émaillent par ailleurs le tournage, notamment un début d’incendie dans le manoir, éteint par Henenlotter avec les moyens du bord.


Exploité une première fois en France sous le titre Sex Addict, Bad Biology s’intéresse d’abord à Jennifer (Charlee Danielson), une photographe dotée d’une anomalie génétique pour le moins inhabituelle : elle possède sept clitoris ! Sa sexualité est donc très particulière. Elle séduit des hommes de passage et les photographie au moment où elle les tue en plein coït. Immédiatement après, elle est saisie de spasmes orgasmiques et donne naissance à des bébés mutants difformes qu’elle abandonne systématiquement. En parallèle, nous faisons la connaissance de Batz (Anthony Sneed), un jeune homme solitaire qui souffre de troubles liés à son appareil génital. Son pénis est en effet doté d’une vie autonome, s’agite de manière incontrôlable, prend des proportions alarmantes et ne peut être régulé que par une forte dose de drogues et de médicaments. Ces deux êtres à la dérive et l’anatomie déviante finissent par se croiser lorsque l’équipe de Jennifer loue la maison de Batz pour y réaliser une séance photo. Leur rencontre, on s’en doute, sera explosive…
Sexcrimes
Frank Henenlotter n’a pas son pareil pour porter à l’écran des images improbables en laissant volontairement son film osciller entre plusieurs tonalités. Le bébé difforme et ensanglanté qui gémit au fond d’une baignoire, la prostituée secouée par des orgasmes répétés et incontrôlables qui la poussent à gémir sans discontinuer, Jennifer qui fracasse le crâne d’un de ses amants à coups de lampe en alternant la rage et les remords, Batz qui place son sexe dans un dispositif mécanique complexe dans l’espoir de connaître enfin une sensation de jouissance physique sont autant de séquences qui nous laissent dans un état de perplexité indéfinissable. A mi-chemin entre la comédie potache, le drame psychologique, l’horreur viscérale, le film d’exploitation racoleur, l’érotisme débridé et la satire sociale, Bad Biology est un objet étrange qui échappe aux étiquettes. « Ce que j’essaie de faire, c’est de toujours empêcher le public de savoir s’il va être choqué ou s’il va rire », explique Henenlotter pour justifier sa démarche. « Parfois les deux. Et parfois l’un après l’autre, et j’aime bien semer la confusion de cette manière. » (2) Avec l’appui du fidèle maquilleur Gabe Bartalos, le cinéaste ose donc tout, y compris montrer un pénis grand comme un boa qui se détache soudain d’un corps pour aller agresser toutes les jeunes femmes à sa portée, avant que notre « héroïne » ne s’emploie à pratiquer sur lui un massage cardiaque pour le ranimer ! Ces scènes n’auraient pas dépareillé dans un film Toma, mais Hennelotter continue de jouer jusqu’au bout la carte du grand écart en restant attaché aux tourments psychologiques et physiques de ses protagonistes. Revers de la médaille : toute cette liberté artistique semble empêcher le réalisateur de s’astreindre à un minimum de rigueur narrative. De fait, on ne comprend pas bien où tous ces délires sont censés nous mener, d’autant que la rencontre tant attendue entre « la femme aux sept clitoris » et « l’homme au pénis autonome » débouche finalement sur une chute un peu décevante.
(1) et (2) Extraits d’une interview publiée sur Off Screen en novembre 2008
© Gilles Penso
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