DOCTEUR MORDRID (1992)

Charles Band adapte de manière officieuse l'univers du Docteur Strange de Marvel en donnant le premier rôle à l'inoubliable Herbert West de Re-Animator

DOCTOR MORDRID

1992 – USA

Réalisé par Charles et Albert Band

Avec Jeffrey Combs, Yvette Nipar, Jay Acovone, Keith Colouris, Ritch Brinkley, Brian Thompson, Pearl Shear 

THEMA SUPER-HEROS I SORCELLERIE ET MAGIE

Grand amateurs des bandes-dessinées en général et du Marvel Comics Group en particulier, Charles Band parvient au milieu des années 80 à se rapprocher du légendaire dessinateur Jack Kirby (“Captain America”, “Les Quatre Fantastiques”, “L’Incroyable Hulk”, “Les X-Men”) et à développer avec lui plusieurs projets de films. L’un d’entre eux se nomme “Doctor Mortalis” et s’inspire très largement du personnage de Docteur Strange. Mais la compagnie de Band, Empire Pictures, connaît alors des difficultés financières qui poussent son investisseur Vestron à prendre des décisions sans appel. L’une d’elles est d’abandonner “Doctor Mortalis”, jugé trop coûteux et pas du tout dans l’air du temps. À l’époque, la valeur marchande de films mettant en scène des super-héros et des personnages de comic books est en effet loin d’être acquise. Band ne peut pas lutter, mais il revient à la charge quelques années plus tard, via sa compagnie Full Moon, et décide de relancer “Doctor Mortalis” en changeant le nom du personnage pour éviter tout problème de copyright. Voilà comment est né Docteur MordridDrapé d’une cape bleue aux revers rouges, porteur d’une amulette aux pouvoirs magiques, capable d’extraire son corps astral de son enveloppe corporelle pour voguer dans d’autres dimensions, Mordrid est incarné par Jeffrey Combs, aux antipodes du docteur Herbert West qui le fit connaître du public dans Re-Animator. Serein, paisible, sain et charismatique, il communique avec un mentor représenté par deux yeux perdus dans l’espace et vit dans un vaste appartement new-yorkais en compagnie d’un corbeau nommé Edgar Allen, face à huit écrans de télévision diffusant les nouvelles du monde. Sa jolie voisine Samantha Hunt (Yvette Nipar), consultante pour la police de New York, s’intéresse quelque peu à lui, mais il doit garder ses activités secrètes. Gardien d’une ouverture menant à un autre monde, il a réussi à battre et emprisonner Kobal (Brian Thompson), la source du mal ultime, il y a un siècle de ça. Hélas, Kobal s’est échappé et désire pénétrer dans notre dimension afin d’y lâcher des hordes de démons grâce auxquels il pourra dominer le monde. Seul Mordrid peut s’opposer à ses projets. Kobal commence alors une campagne de terreur en organisant des crimes brutaux…

Certes, l’intrigue n’échappe pas à une certaine linéarité, mais le film demeure résolument distrayant. Lorsque Mordrid, en garde à vue dans un commissariat, essaie vainement de convaincre les policiers de la nature surnaturelle des forces qui s’apprêtent à se mesurer et dont l’issue du combat n’est autre que le salut de la race humaine, on ne peut s’empêcher de penser à Terminator, où Michael Biehn se retrouvait dans une situation semblable. Mais la séquence la plus mémorable du film, chose coutumière chez Band, est due à l’expert de l’animation et des effets visuels David Allen. Elle se situe au moment du climax, dans un Muséum d’Histoire Naturelle, et montre l’affrontement entre deux squelettes monstrueux, celui d’un tyrannosaure et d’un mastodonte, ramenés à la vie par Mordrid et Kobal. Au passage, le T-Rex décharné dévore un policier qui lui tire inutilement dessus, réminiscence d’une séquence du Monstre des temps perdus. Le combat lui-même, découpé en une quinzaine de plans d’animation, n’est pas follement excitant, dans la mesure où les deux créatures qui se mordillent et s’envoient bouler timidement sont déjà des cadavres ambulants, mais leur animation s’avère très soignée. « L’animation de Docteur Mordrid aurait pu être beaucoup plus réussie », nous confiait David Allen quelques années après la sortie du film. « Le problème est que les figurines des squelettes étaient très petites. Il était pratiquement impossible d’effectuer les mouvements quasi-microscopiques qui s’imposaient, en particulier lorsque les deux monstres commencent à peine à remuer au début de la séquence. » (1) C’est pourtant le meilleur passage du film.

Dans les limbes de l'oubli

Pour les besoins du film, David Allen, assisté de Randall William Cook et Chris Endicott, anime aussi les êtres démoniaques qui sont sur le point d’envahir notre monde. « Tous les plans des démons avaient à l’origine été filmés avec des acteurs costumés dans des décors surdimensionnés, comme ce que j’avais fait sur The Gate », nous explique Randy Cook. « Mais ils ne fonctionnaient pas, alors David Allen a revu le design des démons, les a sculptés lui-même, et son studio a refait tous ces plans en animation. J’ai moi-même animé quelque chose comme une demi-douzaine de plans. » (2) Ces démons prennent la forme de quatre créatures plus ou moins humanoïdes, à peine visibles à cause de la brièveté des quatre plans qui les concernent et de l’abondance d’effets lumineux qui accompagnent leur apparition. L’un est affublé de canines hypertrophiées, l’autre a des allures de gargouille au museau allongé, le troisième ressemble aux loups-garous animés de Hurlements et le dernier arbore des traits reptiliens. Pour égayer et dynamiser l’aventure, Charles Band confie à son frère la composition d’une bande originale épique. Ce dernier s’accommode comme il peut d’un budget ne lui permettant d’utiliser que des sons synthétiques. Rompu à l’exercice de l’hommage cinéphilique (la célèbre musique qu’il écrivit pour Re-Animator était un hommage appuyé à celle de Bernard Herrmann pour Psychose), Band cligne ici de l’œil vers Danny Elfman, et se réfère notamment à la bande originale de Dick Tracy dont il reprend des mesures entières. On le voit, malgré ses maladresses, Docteur Mordrid n’est pas dénué de charmes et d’attraits, et Charles Band espérait même en faire le premier épisode d’une série. Mais le film passa inaperçu lors de sa sortie directe en vidéo en 1992 et sombra peu après dans les limbes de l’oubli. Sans doute ne correspondait-il pas aux canons des productions habituelles de Band, dont la compagnie Full Moon ne reculait généralement devant aucun excès gore ou horrifique. Plus axé vers le grand public – malgré un peu de nudité lorsque Kobal sacrifie une jeune femme en tenue d’Eve – Docteur Mordrid eut du mal à se positionner. Jeffrey Combs rangea donc sa cape et Marvel n’eut pas à rougir de ce quasi-plagiat des exploits de son Maître des Arts Mystiques.

 

(1) Propos recueillis par votre seviteur en avril 1998

(2) Propos recueillis par votre serviteur en mai 1999

 

© Gilles Penso

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