LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE (2018)

Un homme tente de survivre à une invasion de morts-vivants s’étant soudain propagée dans les rues de Paris

LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE

 

2018 – FRANCE

 

Réalisé par Dominique Rocher

 

Avec Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani, Denis Lavant, Sigrid Bouaziz, David Kammenos

 

THEMA ZOMBIES

Séduite par le court-métrage de science-fiction La Vitesse du passé, que Dominique Rocher réalise en 2011, la productrice Carole Scotta accepte de s’embarquer avec le jeune cinéaste dans l’aventure d’un premier long-métrage fantastique. Or Dominique Rocher nourrit l’envie d’adapter à l’écran le roman « La Nuit a dévoré le monde » de Martin Page (écrit sous le pseudonyme de Pit Agarmen), le récit d’un homme s’efforçant de survivre en plein Paris face à une contamination qui a transformé toute la population en zombies. La compagnie Haut et Court accepte donc de produire le film, qui sera co-écrit par Rocher, Guillaume Lemans et Jérémie Guez. La première difficulté est de se soustraire aux clichés qui alimentent ce sous-genre surexploité du cinéma d’horreur depuis que George Romero lui a donné ses lettres de noblesse à la fin des années 60. La seconde consiste à traduire en langage cinématographique le caractère contemplatif et introspectif du livre. Avec un budget de 2,5 millions d’euros à sa disposition, un calendrier de tournage de quarante jours et un nombre de décors très limités, Dominique Rocher est conscient des difficultés qui jalonnent son parcours, mais il fait le grand saut… et signe une petite perle.

Sam n’est pas un garçon très sociable. C’est du moins ce que nous laissent penser les premières séquences mettant en scène ce jeune homme un peu taciturne, perdu comme un poisson hors de l’eau au milieu d’une soirée parisienne branchée où les grappes d’invités boivent, dansent et rient dans les vastes espace d’un immeuble haussmannien perché au cœur des beaux quartiers de la capitale. Sam n’est pas là pour festoyer. Il est venu récupérer un bien précieux à ses yeux, une boîte pleine de cassettes audio qu’il a laissées chez son ex-petite amie. En attendant de pouvoir remettre la main sur ces vestiges sonores de son enfance, Sam s’isole dans une chambre dont il ferme la porte, loin du bruit et de l’agitation. Et il s’assoupit. Tout ça n’a duré que quelques minutes, et l’apocalypse a déjà frappé le monde sans crier gare. Lorsqu’il s’éveille, notre protagoniste découvre que l’appartement est vide, que le mobilier est sens dessus dessous et que les murs sont souillés de sang. Un bref coup d’œil à la fenêtre lui fait mesurer la gravité de la situation : dans la rue, les passants se sont transformés en morts-vivants décrépits et bestiaux, se jetant toutes dents dehors sur les derniers survivants osant s’aventurer à l’extérieur. Comment cette contamination s’est-elle propagée du jour au lendemain ? Pourquoi Sam a-t-il été épargné ? Nous n’en saurons rien. On pourra s’étonner de la réaction première du jeune homme. Effrayé, paniqué, certes, mais pas radicalement surpris. Comme si quelque part, au fond de lui, il se doutait qu’une telle chose puisse un jour se produire. Il faut dire que la culture populaire ne cesse de nous raconter des histoires de zombies et d’infectés, au point de presque nous préparer à une telle éventualité. Comme en outre Sam semble misanthrope et solitaire, n’a-t-il pas toujours considéré ses semblables comme des espèces de monstres avec lesquels toute communication semblait hasardeuse ? La grande force du film est de nous faire comprendre de tels états d’âme sans le recours au verbe. Et de fait, l’écrivain décrit dans le roman est ici devenu musicien.

Les zombies qui ont mangé Paris

La performance remarquable d’Anders Danielsen Lie et la mise en scène sobre et instinctive de Dominique Rocher s’interpénètrent pour innover sur un territoire qu’on pensait pourtant connaître par cœur. Il y avait visiblement encore une histoire originale à bâtir sur un tel sujet, pour peu que l’approche soit plus intériorisée et plus intime. Lorsque Sam s’organise méthodiquement, comptant ses vivres et ses armes, se constituant un kit de survie, observant le spectacle consternant des rues de Paris muées en décors post-apocalyptiques, on pense bien sûr au héros solitaire de « Je suis une légende » astreint au même genre de routine. De fait, même si La Nuit a dévoré le monde sacrifie à l’imagerie traditionnelle du zombie post-Romero (via d’incroyables maquillages spéciaux conçus par Amélie Grossier de l’Atelier 69), l’inspiration semble remonter aux sources ayant précédé La Nuit des morts-vivants, autrement dit le roman fondateur de Richard Matheson. Les morts-vivants présentent par ailleurs une particularité inédite : ils n’émettent aucun bruit. Aucun cri ni chuchotement, juste un silence de mort, qui renforce non seulement la terreur sourde qu’ils provoquent mais aussi l’étrange empathie qu’ils finissent par susciter, à l’instar du zombie campé par Denis Lavant qui devient le confident muet de Sam. « La mort est la norme maintenant » avouera notre héros à cette créature au regard triste et affamé. « C’est moi qui ne suis pas normal ». Une belle leçon de relativité au sein d’un film étonnant qu’on peut aussi appréhender comme une métaphore de l’incommunicabilité et de la solitude.

 

 

© Gilles Penso



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