MATRIX RÉSURRECTIONS (2021)

C’est en solo que Lana Wachowski prend en charge ce tardif quatrième opus de la saga Matrix… Pour le meilleur ou pour le pire ?

THE MATRIX RESURRECTIONS

 

2021 – USA

 

Réalisé par Lana Wachowski

 

Avec Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Jada Pinkett Smith, Yahya Abdul-Mateen II, Jessica Henwick, Neil Patrick Harris, Jonathan Groff

 

THEMA MONDES PARALLÈLES ET MONDES VIRTUELS I SAGA MATRIX

Matrix résurrections est d’abord l’histoire d’une scission : celle des frères Wachowski, devenus sœurs au milieu des années 2010 et bien décidé(e)s à prolonger leur carrière sous d’autres auspices, sans toutefois s’éloigner de la science-fiction et des univers cyberpunks qui leur conviennent si bien. Mais à l’issue d’un drame familial (la perte de leurs deux parents à quelques mois d’écarts), les chemins se sont séparés en même temps que les motivations. Pour Lana, s’attaquer à un nouveau Matrix est l’occasion de renouer avec la franchise qui lui a permis de pleinement s’épanouir créativement, de retrouver les deux personnages fictifs les plus importants de son existence – Neo et Trinity – et d’appréhender avec un regard neuf la porosité entre l’illusion et la réalité. Pour Lilly, c’est une autre histoire. Sa transition d’un genre vers l’autre étant plus récente et le deuil l’ayant affectée différemment, un retour dans la matrice signifiait à ses yeux une sorte de régression. Lana hérite donc seule du bébé, avec la bénédiction de sa sœur, et s’entoure de ses partenaires créatifs de Cloud Atlas et de la série Sense 8 pour ressusciter Neo et Trinity. À quoi devait-on s’attendre ? À un quatrième épisode dépassant en folie et en énergie ses prédécesseurs – à la façon d’un Mad Max Fury Road – ou à un opus besogneux peinant à retrouver la magie et la fraîcheur premières ?

Honnêtement, il nous semble difficile de comprendre ce qui a bien pu motiver Lana dans une telle entreprise, tant la réalisatrice semble sacrifier à toutes les conventions du genre de mauvaise grâce, comme si on lui forçait la main. Toute la première partie du film, située dans le monde que nous connaissons (donc la simulation de la réalité), s’amuse à discourir sur le phénomène Matrix avec un post-modernisme désarmant. Les personnages n’en finissent plus de citer les trois épisodes précédents, le « bullet-time », les séquences d’action, la portée philosophique des scénarios et même le studio Warner Bros. Cette mise en abyme – justifiée scénaristiquement par le fait que Thomas Anderson / Keanu Reeves est le créateur à succès de la franchise vidéoludique « Matrix » et qu’il travaille activement sur un quatrième épisode – donne le sentiment que le film se regarde le nombril en jouant la carte du second degré futile. Nous voilà revenus à l’époque des slashers post-Scream qui citaient sans cesse leurs sources pour donner le sentiment d’être plus intelligents que les autres. Parler de la saga Matrix à l’intérieur même de Matrix 4, serait-ce le summum de l’audace et de l’effronterie ? Pas plus que lorsque Wes Craven mêlait la fiction et la réalité dans Freddy sort de la nuit, avec plus de subtilité et presque trente ans d’avance !

Triste matrice

Matrix Résurrections se rattrape-t-il au moins par une réinvention ambitieuse et inédite des séquences d’action ? Que nenni ! Lana semble en effet n’accorder que peu d’importance à l’aspect purement récréatif de son film, enchaînant les combats et les poursuites de manière presque routinière. Ces passages obligatoires sont donc la plupart du temps illisibles (la caméra s’agite en gros plan, masquant la grande majorité des chorégraphies et déconnectant les spectateurs de la topographie des échauffourées), quand ils ne basculent pas purement et simplement dans l’absurdité. À ce titre, le détournement de l’imagerie des films de zombies au cours du climax laisse perplexe. Les passages les plus épiques sont finalement ceux que le montage emprunte aux trois films précédents. Le surgissement furtif du Mérovingien incarné par Lambert Wilson, clochardisé et toujours généreux en langage fleuri, anéantit les derniers espoirs que nous pouvions formuler quant à la profondeur de ce quatrième épisode. Matrix Résurrections ne va ni plus loin, ni plus haut que ses prédécesseurs. Il se contente de remuer maladroitement les fondations d’un univers qui n’en demandait pas tant. Et au passage, la photographie de Bill Pope et la musique de Don Davis nous manquent cruellement.

 

© Gilles Penso


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