ARGYLLE (2024)

Une écrivaine à succès est embarquée par un agent secret dans des aventures qui ressemblent étrangement à ses écrits

ARGYLLE

 

2024 – USA/ GB

 

Réalisé par Matthew Vaughn

 

Avec Bryce Dallas Howard, Sam Rockwell, Henry Cavill, Bryan Cranston, John Cena, Catherine O’Hara, Dua Lipa

 

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION

Trois ans après l’échec au box-office du troisième épisode de sa franchise Kingsman, King’s Man: première mission, Matthew Vaughn persiste et signe malgré tout avec un nouveau film d’espionnage, en délaissant momentanément les fantaisies uchroniques pour revenir au style « pop » de Kingsman – services secrets et Kingsman – le cercle d’or. Mais les temps changent et les hommes aussi : Vaughn n’est plus le cinéaste frondeur et « effronté » du premier Kick-Ass, et ses responsabilités de producteur semblent cette fois avoir pris définitivement le pas sur ses ambitions de réalisateur. Co-financé par Apple et Universal pour un budget hallucinant de 200 millions de dollars (King’s Man – première mission avait couté deux fois moins pour un résultat de meilleure tenue), le produit final ressemble malheureusement plus à du contenu pour plateforme qu’à du cinéma, sur le fond comme sur la forme. Et si la production pourrait hypocritement tenter de justifier le rendu grossier de la grande majorité des incrustations et effets spéciaux par le fait que l’histoire présente en partie des situations fantasmées ou imaginaires, l’argument ne tiendrait plus dès lors que la finition des effets des scènes se situant dans le monde réel ne s’avère jamais plus convaincante (mention spéciale au chat en images de synthèse…). Les Kingsman possédaient aussi leur lot de plans pas très réalistes mais ils compensaient leur manque occasionnel de moyens par une inventivité et une stylisation d’une efficacité imparable.

Elly Conway (Bryce Dallas Howard) est l’auteure d’une série de romans d’espionnage hyper-populaires mettant en scène l’agent Argylle (Henri Cavill). Dans le train qui l’emmène chez ses parents où cette célibataire endurcie espère trouver l’inspiration pour conclure son prochain manuscrit, un véritable agent secret du nom d’Aidan Wilde (Sam Rockwell) l’aborde pour lui expliquer que ses histoires ne sont pas uniquement des fictions issues de son imagination, mais que les évènements qu’elle décrit pourraient bien arriver… à moins qu’ils ne se soient déjà déroulés? D’où viennent ces hallucinations intempestives où Argylle lui apparait et s’adresse à elle lorsqu’elle est seule ? Pourquoi son visage se substitue-t-il parfois dans son imagination à celui d’Aidan ? Après avoir aidé Elly à échapper à des agents ennemis eux-mêmes inquiets des connaissances du milieu de l’espionnage dont elle fait preuve dans ses écrits, Aidan va l’aider à comprendre qui elle est vraiment… Nous n’en dirons pas plus pour ne pas gâcher la surprise car Argylle mise beaucoup, voire tout, sur ses retournements de situations et ses révélations. Ce qui, en soi, est une forme de générosité envers son public. Sauf que…

« L’espionne qui mémé »

S’il a toujours joué avec les codes des genres qu’il abordait, Vaughn s’appuyait sur les œuvres déjà très « méta » qu’il adaptait. Qu’il s’agisse de Stardust écrit par son compatriote anglais Neil Gaiman ou des comics « Kick-Ass » et « Kingsman – services secrets » de l’écossais Mark Millar, son cinéma a toujours fait preuve d’un iconoclasme et d’une sensibilité « so British », qui semblent tristement dilués dans Argylle. Si le film était sorti dix ou quinze ans plus tôt, on aurait applaudi Vaughn pour sa volonté de déjouer les codes du film d’espionnage en faisant d’une actrice non-athlétique une héroïne d’action, aux antipodes de Tomb Raider, voire Salt pour qui s’en souvient encore. Mais vue à travers le prisme du « wokisme » actuel, l’audace devient ici démagogie. Pour ne rien arranger, la mise en scène (en plus des effets spéciaux décevants) se repose beaucoup sur des « têtes qui parlent » lors de très statiques champs / contre-champs très télévisuels dans une surabondance de dialogues explicatifs : la marque de fabrique des plateformes de streaming qui savent que leurs « contenus » sont en concurrence directe avec les téléphones et les tâches domestiques de leurs spectateurs ! Vaughn retrouve sa verve filmique pour emballer quelques séquences d’action dont il a le secret même si, là encore, on est très loin de l’émotion qu’il était capable de transmettre à travers les ruptures de ton spontanées de ses précédents films. Argylle est tellement calibré et aseptisé qu’il en devient poussif et presque ringard. La prestation de Sam Rockwell vaudrait néanmoins presque à elle seule le détour, tant il incarne parfaitement l’esprit « Vaughn », en brouillant subtilement les pistes du premier et du second degré. On pourra aussi préférer revoir Des agents très spéciaux de Guy Ritchie qui, en raison de la présence d’Henry Cavill déjà dans le rôle d’un espion, force un peu la comparaison directe avec Argylle.

 

 © Jérôme Muslewski


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