

Œuvre insolite du cinéma français des années 40, ce space opera abandonne bien vite le réalisme pour basculer dans la fantaisie débridée…
CROISIÈRES SIDÉRALES
1942 – FRANCE
Réalisé par André Zwoboda
Avec Madeleine Sologne, Jean Marchat, Julien Carette, Robert Arnoux, Simone Allain, Auguste Bovério, Violette Briet, Jean Dasté, Luce Ferrald, Richard Francœur
THEMA SPACE OPERA
Au début des années 1940, le cinéma français se retrouve dans une position paradoxale. Sous l’occupation allemande, la production est tellement contrôlée et surveillée que toute allusion à la guerre ou à la situation politique est strictement proscrite. Les cinéastes se retrouvent alors souvent contraints d’explorer des territoires imaginatifs en se détachant de la réalité immédiate. C’est dans ce cadre qu’émerge Croisières sidérales, premier véritable space opera français (si l’on excepte l’incontournable Voyage dans la Lune de Méliès), qui tente d’aborder l’exploration de mondes inconnus sous un angle scientifique. André Zwoboda, ancien assistant de Jean Renoir, profite de cette marge de manœuvre pour dépasser les conventions du cinéma hexagonal de l’époque. En guise d’accroche, un carton d’introduction prévient le spectateur : tout ce que nous allons voir repose sur des données scientifiques exactes. Cette promesse de rigueur pseudo-scientifique tient la route pendant à peu près un quart d’heure. Croisières sidérales s’ouvre en effet comme un film d’aventure réaliste, en s’attachant aux préparatifs minutieux d’un couple d’aéronautes, Robert et Françoise Monier (Jean Marchat et Madeleine Sologne), bien décidés à battre un record d’altitude. Ils décollent alors à bord de la « stratosphère », un ballon dirigeable sphérique qui quitte le sol pour atteindre l’espace.


Une séquence d’apesanteur, qui montre les comédiens la tête en bas tandis qu’une cigarette flotte dans les airs, anticipe mine de rien sur le trucage de la « pièce tournante » qu’utilisera Stanley Kubrick dans 2001 l’odyssée de l’espace. Après cette simulation de la gravité zéro, la rigueur annoncée vole définitivement en éclat. Françoise et son assistant Lucien (Julien Carette, cabotin et gouailleur à souhait) redescendent sur Terre après ce qui leur semble deux semaines de vol… pour découvrir qu’ils ont atterri vingt-cinq ans plus tard, en 1967. Le film bascule alors dans l’anticipation improbable. Les voitures ressemblent à des boîtes de conserve, les costumes sont faits d’aluminium et les avions sillonnent tranquillement le ciel. Mais le délire atteint son comble au moment de l’atterrissage sur Venus, avec une forêt de studio où l’on respire librement et où les Vénusiennes, drapées de peaux de bêtes et entourées de poneys et de colombes, parlent un français impeccable. Mais d’où proviennent donc les données scientifiques exactes promises au début du film ? Ne nous aurait-on pas trompés sur la marchandise ?
Plus de fiction que de science
Malgré sa naïveté, Croisières sidérales conserve un charme indiscutable. On y sent l’enthousiasme d’un cinéma français encore jeune face à la conquête spatiale, bien avant que les Américains ne s’en emparent définitivement. Même lorsque les effets spéciaux trahissent leur pauvreté, le film respire la curiosité et la foi dans un certain progrès. Derrière ses maladresses et ses invraisemblances se dégage donc une forme de poésie artisanale, presque surréaliste. Le jeu des acteurs, lui, reste souvent exagérément théâtral. Madeleine Sologne, héroïne romantique par excellence, apporte certes une sorte de grâce tragique à son personnage, mais Carette, fidèle à son registre comique, en fait des tonnes jusqu’à épuiser le spectateur. Cette disparité de ton finit fatalement par entacher la cohérence d’un film à l’équilibre déjà très fragile. S’il demeure aujourd’hui caché dans les marges de l’histoire du cinéma et donc largement méconnu, le film de Zwoboda mérite sans doute d’être redécouvert comme un jalon fondateur du cinéma de science-fiction français.
© Gilles Penso
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