PICNIC À HANGING ROCK (1975)

Dans l’Australie de 1900, trois élèves d’un internat pour jeunes filles partent explorer une formation rocheuse et disparaissent inexplicablement…

PICNIC AT HANGING ROCK

1975 – AUSTRALIE

Réalisé par Peter Weir

Avec Rachel Roberts, Dominic Guard, Helen Morse, Jacki Weaver, Anne-Louise Lambert, Margaret Nelson, John Jarratt, Wyn Roberts, Karen Robson, Christine Schuler

THEMA MONDES PARALLÈLES ET MONDES VIRTUELS

En découvrant le roman Picnic à Hanging Rock de Joan Lindsay, publié en 1967, la productrice Patricia Lovell décide d’en tirer une adaptation cinématographique. Si elle jette son dévolu sur le réalisateur Peter Weir, c’est sur la foi de son moyen-métrage Homesdale. Entretemps, Weir réalise Les Voitures qui ont mangé Paris et s’apprête à devenir l’une des figures de proue majeures du cinéma de genre australien, avant de s’installer à Hollywood pour signer quelques merveilles comme Witness, Le Cercle des poètes disparus ou Truman Show. Même si le livre prétend s’inspirer de faits réels, il s’agit en fait d’une pure fiction, l’ambiguïté étant savamment entretenue par la romancière et son éditeur. « Que Picnic at Hanging Rock relève de la réalité ou de la fiction, c’est à mes lecteurs d’en juger », affirme Joan Lindsay au début de sa préface. « Étant donné que ce pique-nique fatidique eut lieu en 1900 et que tous les personnages qui apparaissent dans ce livre sont morts depuis longtemps, cela n’a guère d’importance. » Ce joli coup marketing fera son petit effet. Tourné en six semaines, Picnic à Hanging Rock sollicite beaucoup d’actrices débutantes pour incarner les adolescentes au cœur du récit. La spontanéité obtenue est payante mais oblige Weir à opter pour quelques compromis, comme la suppression de nombreux dialogues ou la post-synchronisation de certains personnages par des comédiennes plus confirmées.

Les premiers mots qu’on entend dans le film installent d’emblée un climat insolite, puisqu’il s’agit d’une réinterprétation d’un célèbre ver d’Edgar Poe: « Ce que nous voyons et ce que nous semblons être ne sont qu’un rêve, un rêve dans un rêve. » L’intrigue se déroule en l’an 1900 dans l’Appleyard College, un internat privé pour jeunes filles situé à Victoria, en Australie, et dirigé avec autorité par la très stricte Madame Appleyard (Rachel Roberts). Le jour de la Saint-Valentin, les élèves partent en pique-nique à Hanging Rock, près du mont Macedon, accompagnées par leurs enseignantes. Un premier phénomène bizarre se manifeste aussitôt lorsque toutes les montres s’arrêtent à midi. « Peut-être quelque chose de magnétique » dit alors le cocher, faute d’une meilleure explication. Pour tromper l’ennui de cette longue journée qui s’étire, quatre jeunes filles demandent l’autorisation d’aller observer le « rocher suspendu » d’un peu plus près. Mais cette petite promenade prend une tournure inattendue. Lorsqu’elles arrivent quasiment au sommet, qu’elles se déchaussent et s’allongent pour une sorte de communion mystique avec la nature, Peter Weir accentue le caractère étrange de la situation : le vent souffle de manière presque surnaturelle, les insectes et les reptiles font irruption dans le décor et l’image elle-même s’altère, comme si une chape de chaleur anormale nimbait les lieux. Soudain, trois des filles entrent dans une sorte de transe, montent jusqu’au sommet… et se volatilisent sans explication.

La faille

Toute en retenue, la mise en scène extrêmement élégante de Peter Weir nous donne  souvent le sentiment de contempler une série de tableau impressionnistes. C’est d’ailleurs l’une des influences majeures du réalisateur et de son chef opérateur Russell Boyd, l’autre étant le travail du photographe David Hamilton. En plaçant un voile de mariée devant l’objectif de la caméra, Boyd obtient un rendu visuel éthéré et onirique qui devient la signature visuelle du film. Cette imagerie inspirera largement le Virgin Suicides de Sofia Coppola. L’atmosphère de Picnic à Hanging Rock doit aussi beaucoup à la flûte de pan de George Zamfir (Le Grand blond avec une chaussure noire, Il était une fois en Amérique, Karate Kid) qui accompagne de nombreuses séquences contemplatives, le reste de la bande originale intégrant des compositions originales de Bruce Smeaton mais aussi des extraits de Bach, Mozart, Tchaikovsky et Beethoven. Comme en écho à la phrase de Poe en exergue du film, le « rocher suspendu » qui donne son titre au film est un décor surréaliste qui semble presque échappé d’un rêve : une masse rocheuse incongrue émergeant de la végétation. Mais Weir n’aborde jamais le fantastique frontalement. En ce domaine, il adopte une démarche « feutrée » et laisse l’imagination du spectateur faire le plus gros du travail. Cette gestion inhabituelle du décollement de la réalité annonce certaines des futures expérimentations de David Lynch. Face à la disparition inexpliquée des élèves de l’internat, toutes les explications semblent envisageables, de la plus triviale (un kidnapping, une chute dans un trou) à la plus fantaisiste (une faille spatio-temporelle, un phénomène paranormal inexpliqué). C’est justement dans la préservation du mystère que le film puise sa force et sa beauté. Énorme succès public et critique, Picnic à Hanging Rock contribuera largement à attirer l’attention internationale sur la Nouvelle Vague australienne, alors en plein essor.

© Gilles Penso

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