

Jess Franco nous offre ici une version féminine et érotique du roman Dracula, transposée dans la Turquie des années 70…
VAMPYROS LESBOS
1971 – ESPAGNE / ALLEMAGNE
Réalisé par Jess Franco
Avec Soledad Miranda, Dennis Price, Paul Muller, Ewa Strömberg, Heidrum Kussin, Michael Berling, Andrea Montchal, José Martinez Blanco, Jess Franco
THEMA VAMPIRES
Vampyros Lesbos marque un tournant dans la carrière de Jess Franco. Après une bonne trentaine de longs-métrages partagés équitablement entre l’horreur et l’érotisme – et bien souvent les deux à la fois -, l’infatigable réalisateur espagnol décline à l’aube des années 1970 plusieurs motifs qui deviendront récurrents dans une grande partie de sa filmographie à venir, notamment des femmes vampires homosexuelles et langoureuses (obsession qu’il partagera avec son confrère français Jean Rollin) et une bande originale psychédélique (alors que ses films précédents optaient plus volontiers pour des musiques jazzy). Avec Vampyros Lesbos – dont le titre est très explicite -, Franco nous propose une relecture féminine et érotique du Dracula de Bram Stoker, dont il reprend les grandes lignes narratives. Le cinéaste s’était déjà frotté au plus célèbre vampire de tous les temps avec Les Nuits de Dracula, qui s’efforçait de conserver un maximum de fidélité avec le roman original. Ici, il détourne toutes les figures que nous connaissons en remplaçant le gothisme par une esthétique pop typique des seventies naissantes. Le château sinistre cède ainsi le pas à une belle résidence en bord de mer, ce qui n’empêche pas les dialogues de citer ouvertement Dracula et son impact sur le récit. D’où le titre choisi par les distributeurs français pour l’une des premières exploitations du film : L’Héritière de Dracula.


Tourné en Turquie pendant l’été 1970, Vampyros Lesbos s’ouvre sur une longue séquence de spectacle érotique qui se déroule dans un cabaret fréquenté par une clientèle snobe – ce qui n’est pas sans évoquer Necronomicon, tourné deux ans plus tôt par Franco. Dès cette entrée en matière, le cinéaste sème la confusion auprès des spectateurs en jouant avec l’ambiguïté du corps en plastique d’un mannequin et celui bien réel d’une femme en chair et en os, comme s’il détournait sous un jour « olé olé » l’une des figures stylistiques récurrentes de Mario Bava. Dans l’assistance, Linda Westinghouse (Ewa Strömberg) semble particulièrement troublée par ce qu’elle voit. Car la strip-teaseuse vedette (Soledad Miranda) est le portrait craché de la femme qui lui apparaît en pleine nuit lors de rêves torrides qu’elle confie à son psychiatre. Le conseil de ce dernier est simple et sans détour : « trouvez vous un autre amant ! » Notaire à Istanbul, Linda est chargée d’aller régler une question d’héritage avec la comtesse Carody qui vit sur une île isolée. Mais l’inquiétant employé de l’hôtel où elle réside (joué par Jess Franco lui-même) la met en garde : « la folie et la mort règnent sur cette île ». Lorsqu’elle y débarque enfin, c’est la « femme de ses rêves » qu’elle retrouve, plus envoûtante que jamais. Héritière de la famille Dracula qui lui a tout légué, cette étrange jeune femme d’origine hongroise offre à Linda l’hospitalité. La nuit venue, elle la séduit et la vampirise…
La reine de la nuit
Dans cette histoire qui cultive volontairement l’effet de déjà vu, Linda joue donc à la fois le rôle de Jonathan Harker et de sa fiancée Mina, tandis que la comtesse Carody se substitue à Dracula. Nous avons également droit à un équivalent féminin de Renfield : Agra (Heidrum Kussin), une jeune femme hystérique internée dans une clinique privée qui crie à qui veut l’entendre que « la reine de la nuit » est de retour. Même le docteur Seward est de la partie, sous les traits du vénérable Dennis Price. Et comme Jess Franco aime bien cligner de l’œil vers ses films précédents, notre comtesse vampire est ici flanquée d’un assistant inexpressif au regard fixe qui porte le nom de Morpho (José Martinez Blanco), comme l’automate humain qui sévissait dans L’Horrible docteur Orloff. Les maladresses habituelles du cinéma des années 70 de Franco sont là : coups de zoom saccadés, mise au point approximative, mouvements de caméra hésitants. Toutes ces scories peuvent se révéler agaçantes à la longue, mais elles n’enlèvent rien à la singularité macabre, surréaliste et pop du film. Ce goût de l’étrange se décline sous plusieurs formes : la métaphore (un scorpion filmé de manière récurrente pour évoquer l’emprise vénéneuse de la comtesse, une grille placée à l’avant-plan qui semble vouloir enfermer l’héroïne dans une sorte de toile d’araignée), la poésie (ce cerf volant qui flotte régulièrement dans les cieux) ou le décalage absurde (le psychiatre qui remplit minutieusement son carnet non pas de notes manuscrites mais de petits dessins naïfs). Moins d’un mois après la fin du tournage de Vampyros Lesbos, le stakhanoviste Franco s’attelait déjà à son film suivant, Crimes dans l’extase, toujours avec Soledad Miranda en tête d’affiche.
© Gilles Penso
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