

La gigantesque statue vengeresse, toujours prête à secourir les opprimés, est de retour dans ce second épisode spectaculaire…
DAIMAJIN IKARU
1966 – JAPON
Réalisé par Kenji Misumi
Avec Kôjirô Hongô, Shiho Fujimura, Tarô Marui, Takashi Kanda, Kôji Fujiyama, Yûji Hamada, Chikara Hashimoto, Sei Hiraizumi, Jutaro Hojo, Yoshitaka Itô
THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I SAGA MAJIN
En 1966, le studio Daiei cherche à rivaliser avec la déferlante des monstres de la compagnie concurrente Toho en proposant son propre concept : Majin, une statue titanesque et vengeresse qui vient au secours des opprimés dans un contexte historique médiéval. Confiant dans la force de cette idée – qui présente l’originalité de mêler les codes des films de bestioles géantes avec ceux du film de sabre -, le studio décide de mettre en production trois films simultanément, sur ses plateaux à Kyoto. Chacun est confié à un réalisateur différent, tandis que Yoshiyuki Kuroda, responsable des effets spéciaux, orchestre les apparitions du colosse, les maquettes et les effets optiques. Cette méthode permet à la Daei de rationaliser les décors, les costumes et les équipes, tout en maintenant un rythme de production soutenu. Dans la foulée de Majin, réalisé par Kimiyoshi Yasuda, voici donc Le Retour de Majin, dont la mise en scène est cette fois-ci confiée à Kenji Misumi, grand spécialiste du chambara. C’est notamment à lui que nous devons les sagas Zatôichi et Baby Cart. Habitué aux fresques historiques, Misumi nous décrit un Japon féodal en pleine tourmente, où les serfs du seigneur Danjo de Mikoshiba sont harassés par les impôts écrasants et essaient de s’enfuir dans la forêt. Mais ils sont rattrapés par les hommes d’armes qui massacrent les fuyards et ramènent les autres dans le giron du tyran. Celui-ci n’a bientôt qu’une idée en tête : prendre par la force les terres pacifiques de Chigusa et Nagoshi.


Le scénario emprunte alors une de ses idées maîtresses à L’Iliade d’Homère, puisque les guerriers de Mikoshiba, manifestement inspirés par l’épisode de la Guerre de Troie, se dissimulent dans de grands sacs de riz offerts aux seigneurs qu’ils cherchent à soumettre. La nuit venue, ils s’échappent, ouvrent les portes pour laisser entrer leurs camarades et laissent la barbarie se déchaîner. Or les habitants de Chigusa et Nagoshi sont des adorateurs de la divinité Kami, représentée par une immense statue de samouraï qui s’érige au milieu des rochers d’une île voisine. Lorsque l’armée de Danjo utilise des explosifs pour détruire cette idole massive, la symbolique est forte : c’est non seulement la négation par la dictature des croyances les plus ancestrales, mais aussi le choc du cartésianisme contre la spiritualité. La technologie militaire – avant-gardiste pour l’époque médiévale – entend bien prouver sa prédominance face à cette figure à la fois artistique et divine. Or le colosse est bel et bien détruit. Sa tête arrachée voltige même dans les airs avant de tomber dans le lac. « Vous voyez, il ne s’est rien passé, il n’y a aucune malédiction ! » s’exclame Danjo, pour souligner la supériorité de la matière sur l’esprit. Le cataclysme qui suit va pourtant lui prouver le contraire. L’eau du lac entre en ébullition et prend une teinte écarlate, le ciel se couvre et lance des éclairs. Plus tard, c’est une ébullition surnaturelle des eaux qui fait chavirer un des navires de l’armée des oppresseurs. « Kami est détruit, mais son esprit a survécu » s’exclame alors Dame Sayuri, l’une de ses plus ferventes prêtresses.
La colère divine
La divinité se manifeste ainsi d’abord par ses prodiges, comme une émule du Yahvé des Dix Commandements. Les eaux du lac seront d’ailleurs fendues de la même manière que la Mer Rouge filmée par Cecil B. De Mille, via des effets visuels très similaires. L’imagerie biblique est également convoquée à travers la crucifixion de Dame Sayuri, qui s’apprête à périr sur le bûcher telle une Jeanne d’Arc nippone. Ce n’est qu’à un quart d’heure de la fin que la statue géante ressuscite enfin, surgit hors des flots bouillonnants et apparaît dans toute sa splendeur, ses traits impassibles cédant la place à un visage grimaçant de colère. Le dernier acte du film est donc un festival de maquettes détruites, dans la pure tradition du kaiju eiga inauguré par Godzilla, mais dans un contexte médiéval. On le voit, la structure narrative, les thèmes et les rebondissements du Retour de Majin sont fidèlement calqués sur ceux du premier film. Les effets visuels sont toujours très impressionnants et la statue géante n’est pas sans évoquer l’inoubliable Talos de Jason et les Argonautes. Au-delà de sa force physique, Majin lance des éclairs par les yeux et projette des flammes, symbole de son courroux qu’exprime un regard très humain perçant bizarrement son armure de pierre. D’où un final cruellement ironique au cours duquel le méchant subit – les bras en croix – le sort incandescent qu’il réservait à la prêtresse. Une fois sa colère apaisée, le Golem géant retrouve son expression faciale neutre et se volatilise dans les airs. Il reviendra faire un ultime tour de piste dans La Vengeance de Majin, sorti la même année et réalisé par Kazuo Mori.
© Gilles Penso
À découvrir dans le même genre…
Partagez cet article




