

Une femme fatale à la cruauté sophistiquée se met en quête d’un poison conçu il y a mille ans par un bourreau légendaire…
LES NUITS ROUGES DU BOURREAU DE JADE
2010 – FRANCE
Réalisé par Julien Carbon et Laurent Courtiaud
Avec Carrie Ng, Frédérique Bel, Jack Kao, Kotone Amamiya, Stefan Wong, Leon Hill, Carole Brana, Maria Chen, Mei-Ling Tang, Marina Ivanvo, Wai-Ling Wu
THEMA TUEURS I SUPER-VILAINS
Les Nuits rouges du Bourreau de Jade marque la première réalisation du duo Julien Carbon et Laurent Courtiaud, deux figures singulières dans le paysage cinématographique français. Journalistes et passionnés de cinéma asiatique, ils s’étaient expatriés à Hong Kong dans les années 1990 pour écrire des scénarios pour des maîtres du genre comme Johnnie To, Peter Pau ou Tsui Hark. Après plus d’une décennie passée au cœur de l’industrie hongkongaise, ils signent un film nourri de références et traversé par une fascination pour le pouvoir des images. Carbon et Courtiaud n’ont jamais caché leurs influences. Leur film est donc une mosaïque de passions cinéphiles, quelque part à mi-chemin entre le giallo italien et son goût du baroque visuel, les polars stylisés de John Woo, les mélodrames de Wong Kar-wai, les serials pulp à la Fu Manchu et même les films de sabre produits par la Shaw Brothers. Pour autant, Les Nuits rouges du Bourreau de Jade évite de se muer en simple patchwork référentiel, effaçant bien souvent sa narration au profit d’une expérience purement esthétique. Ce parti pris déroute autant qu’il fascine.


À Hong Kong, la mystérieuse Carrie (Carrie Ng), femme fatale et dominatrice, cherche à s’emparer d’un poison millénaire conçu par le légendaire Bourreau de Jade, exécuteur du premier empereur de Chine. Cette substance rare, à la fois arme et aphrodisiaque, promet une extase ultime au seuil de la mort. Mais le précieux élixir se trouve désormais entre les mains d’une Française en fuite, Catherine (Frédérique Bel), traquée par la police et par les mafias locales. Au sein de ce duel féminin, la mise en scène transforme Hong Kong en un labyrinthe de néons, de soieries et de sang. Carrie Ng, magnétique, livre une performance impressionnante, héritière moderne d’Ilsa ou des héroïnes perverties du cinéma de catégorie III hongkongais. La célèbre séquence du « Dry Martini », dans laquelle Carrie prépare un cocktail avant de le verser sur la peau écorchée d’une victime, résume cette approche : le raffinement du geste se transforme en rituel de torture. Face à elle, Frédérique Bel abandonne son registre comique habituel. Son interprétation glacée et fragile, évoquant les blondes hitchcockiennes, renforce la dimension mélancolique du film. Drapée dans un trench-coat digne du Samouraï de Melville, elle incarne une étrangère perdue dans un univers qu’elle ne comprend pas, symbole d’une Europe rationnelle confrontée à une Asie fantasmée.
Fétichismes vénéneux
Le récit, volontairement fragmenté, avance par tableaux. Les cinéastes utilisent des dispositifs visuels rares dans le cinéma français contemporain : split-screens, compositions symétriques, filtres rouges et noirs, inserts sur des objets fétichistes (griffes d’acier, escarpins, verres de cristal). Chaque image semble ainsi surgie d’un rêve. La bande-son, composée par Seppuku Paradigm, renforce cette impression sensorielle, enveloppant le spectateur dans un brouillard sonore hypnotique qui évoque parfois les expérimentations de Hélène Cattet et Bruno Forzanni (Amer, L’Étrange couleur des larmes de ton corps). On pourrait reprocher à ces Nuits rouges un scénario minimaliste, des dialogues parfois artificiels et une tendance un peu systématique à se laisser emporter par la stylisation. Mais ces faiblesses apparentes font aussi partie de son projet. Carbon et Courtiaud ne cherchent pas à raconter une histoire réaliste : ils orchestrent une cérémonie du regard. Sous son apparente froideur, le film cache pourtant une ironie douce-amère. Derrière la vénéneuse Carrie se dessine la figure tragique d’une femme prisonnière de ses propres fantasmes, tout comme les réalisateurs semblent hantés par le cinéma qu’ils vénèrent. En cherchant à condenser en un seul film leurs obsessions, Carbon et Courtiaud signent finalement une espèce d’anomalie, trop sophistiquée pour le cinéma bis, trop sulfureuse pour le cinéma d’auteur, en équilibre instable entre deux tendances qui font rarement bon ménage.
© Gilles Penso
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