RESURRECTION (1980)

Après avoir échappé de peu à la mort, une femme développe d'étranges pouvoirs de guérison…

RESURRECTION

1980 – USA

Réalisé par Daniel Petrie

Avec Ellen Burstyn, Sam Shepard, Pamela Payton-Wright, Richard Farnsworth, Roberts Blossom, Clifford David, Madeleine Sherwood, Roy Scheider

THEMA POUVOIRS PARANORMAUX I DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Sept ans après le succès planétaire de L’Exorciste chez Warner, les studios Universal décident opportunément d’offrir un nouveau thriller fantastique à Ellen Burstyn. L’intéressée se montre au départ peu excitée par le pitch simpliste qu’on lui propose, avant que le scénariste Lewis John Carlino (L’Opération Diabolique) suggère une tournure plus dramatique et spirituelle. Inspiré par une rebouteuse de renom qui avait guéri Martin Scorsese de son asthme chronique, le script séduit l’actrice qui s’investit corps et âme dans le projet pour ne plus faire qu’un avec le personnage d’Edna Mae (très proche du véritable nom de son interprète, Edna Rae). Burstyn, époustouflante de justesse (elle passa de peu à côté d’un Oscar) et physiquement très impliquée, usera ici parfaitement de sa voix apaisante si caractéristique, enrobée par l’orchestration au diapason de Maurice Jarre, dont le thème personnifie Edna à merveille, convoquant tour à tour un harmonica Americana, la douceur d’une flûte et la puissance émotionnelle des cordes. Le vétéran Daniel Petrie (dont le premier long métrage s’appelait prémonitoirement Le Buisson Ardent) est choisi pour mettre en scène l’histoire de cette femme qui, après avoir subi un terrible accident de voiture provoquant la mort de son mari et la laissant paralysée, décide de retourner vivre au sein de la ferme familiale, dans un Kansas rassurant, berceau des croyants. Rapidement, elle est assaillie d’étranges rêves proches des Expériences de Mort Imminente (Joel Schumacher s’en souviendra pour L’Expérience Interdite), et développe de spectaculaires dons de guérisseuse, induisant des réactions plus que mitigées dans sa petite communauté…

Le générique du film se pare d’une imagerie new age gentiment datée à la Ken Russell (Au-Delà du Réel sortira la même année), qui ne sera heureusement plus utilisée par la suite, au profit d’un naturalisme typique des années 70 finissantes. Petrie choisit une approche réaliste, loin de tout effet facile, s’autorisant une simple et fugace concession à un fantastique plus démonstratif (mais toujours crédible) lors de tests scientifiques, rappelant Exorciste 2 : L’Hérétique de John Boorman. La psychologie de l’héroïne est d’emblée subtilement brossée en trois brèves séquences d’apparence triviale mais totalement révélatrices : la première, sur une plage, démontre sa candeur et son empathie, face à une mauvaise blague de son mari qui prétend être blessé par un mollusque marin ; la deuxième souligne sa nature de femme libérée et très sexuée, à travers des ébats crus, empreints d’une tendresse touchante soulignant le besoin éperdu d’amour du personnage ; la troisième, enfin, achève de confirmer sa générosité et sa propension au sacrifice quand elle offre une somptueuse voiture à son bien-aimé. Voiture qui, dans une ironie du sort cinglante, les conduira à l’accident fatal, d’une brutalité terrassante. Le retour à la terre qui s’ensuit est magnifié par la photographie pastorale de l’italien Mario Tosi, déjà responsable de l’atmosphère magique et intimiste du Carrie de Brian de Palma (choix certainement tout sauf innocent, nous y reviendrons). En chemin, Edna Mae fait une rencontre déterminante, dans une station-service dite de la “Dernière Chance”. Le gérant, incarné par un Richard Farnsworth (Misery, Une Histoire Vraie) magnétique, semble intuitivement savoir ce qu’elle traverse, et fidèle à l’inscription qui orne l’humble bâtisse, « Dieu est amour et vice-versa », lui prodigue des paroles bienveillantes et l’enjoint par métaphores à user de dons dont elle n’a pas encore conscience. Là où une station jumelle était synonyme de mort chez Tobe Hooper dans Massacre à la Tronçonneuse, l’endroit devient une source d’espoir, et donc de vie, annonçant l’optimisme des années 80 naissantes en réaction à la noirceur de la décennie précédente. Qui est véritablement cet homme ? Un envoyé de Dieu, ou Dieu lui-même ? Transmet-il un pouvoir régénérateur à Edna Mae ? L’avait-elle déjà contracté suite à son coma ? Petrie laisse le spectateur se faire sa propre idée, ce qu’il appliquera par la suite aux autres questions soulevées par le film, offrant un libre arbitre salvateur à une audience trop habituée à l’explicatif. En l’état, nous sommes face à une figure prophétique lumineuse, qui déclare vouloir finir sa vie au Machu Picchu (citadelle installée au Pérou, pour les Incas une sorte de paradis terrestre, destination finale de tout Homme), pour se réveiller chaque matin “dans les nuages”, et propose à la convalescente de caresser un serpent à deux têtes, symbole dans la mythologie romaine de la Terre Mère et aberration miraculeuse, supposé guérir les maladies. La figure biblique double du serpent traître (ici appelé Gemini), qui promit la Vie à Adam et Eve et les abusa, célébré parallèlement pour sa sagesse chez les Orientaux, peut être aussi bien un animal sauveur qu’une bête maudite.

Bienfaitrice ou sorcière ?

A l’image d’Edna Mae, qui souffrira de cette ambivalence dès qu’elle commencera à démontrer un pouvoir de guérison christique, qu’elle aura bien du mal à appliquer à elle-même, s’oubliant totalement, mais qui lui permettra progressivement de remarcher (séquence citée plus tard par Tarantino dans Kill Bill, Vol.1). La communauté environnante, ne jurant que par la Sainte Bible, connaîtra une scission marquante face au phénomène : d’un côté ceux qui célèbrent leur bienfaitrice et lui sont éternellement reconnaissants (la mise en scène la place de plus en plus dans le cadre comme faisant corps avec la Terre et la Nature), lui amenant constamment de nouvelles personnes à soigner ; de l’autre des détracteurs illuminés, la comparant au Diable lui-même car elle ne cite pas les Ecritures lors de ses séances, ou encore la taxant vertement de “faux prophète” malveillant. Ici se dessine le sujet de l’oeuvre : outre une critique frontale de l’intégrisme religieux et d’un rapport pervers à Dieu, source de tourments et de discorde là où le simple amour de son prochain peut panser les plaies, Petrie dénonce le désir irrépressible propre à l’Homme de chercher une explication à tout prix quand quelque chose le dépasse, que ce soit une justification scientifique, ésotérique ou divine. La faiseuse de miracles est la seule à ne pas vouloir mettre des mots sur les événements, uniquement intéressée par le résultat et par l’humanisme de la chose. Ce rapport d’attraction/répulsion sur l’Autre, cette personne brisée par un accident de voiture qui lui confère un don/malédiction, figure charismatique s’appuyant sur une canne, tout ceci évoque évidemment le John Smith de Dead Zone (roman sorti un an auparavant). Stephen King est également à l’honneur à travers les similitudes d’Edna avec Carrie. Toutes deux prennent conscience de leur pouvoir par le biais initiatique du sang (la première lorsqu’elle soigne une enfant hémophile, la seconde
le jour de ses premières règles), pouvoir taxé de diabolique.
 
Intelligent, le film évite le manichéisme, et met également en avant la bonté de la grand-mère d’Edna, pittoresque image d’Epinal sortie tout droit des Raisins De La Colère (excellente Eva Le Gallienne, comédienne de théâtre dont ce fut le dernier film), fervente croyante qui fait, elle, bon usage de sa foi, et délivre un message frappé du coin du bon sens en parlant de Dieu, « si seulement nous pouvions nous aimer autant les uns les autres que nous l’aimons, lui ». Solide rempart face à la bigoterie galopante, elle est la clé de voûte de l’espoir d’un monde meilleur suggéré par sa petite-fille. Une autre figure essentielle s’impose à travers un protagoniste ambigu, Cal, incarné par un jeune Sam Shepard fraîchement échappé des Moissons du Ciel de Terrence Malick. Sauvé de la mort par Edna, il la courtise à outrance jusqu’à ce qu’elle décide de le mettre dans son lit (on notera encore une fois au passage la liberté sexuelle très moderne et féministe du personnage, qui au lieu de se noyer dans le deuil, laisse libre cours à ses instincts et choisit le quand et le qui), puis commence à en avoir peur. Paradoxalement, Cal est un pur symbole de liberté, cheveux longs de hippie au vent sur sa moto, mais se fait sournoisement rattraper par l’endoctrinement religieux qu’on lui a prodigué depuis toujours, et tente d’assassiner sa maîtresse, la prenant pour Jésus, revenu comme elle d’entre les morts (cette dernière s’en amusera après coup en se comparant malicieusement à Jeanne d’Arc, brûlée pour avoir entendu des voix alors qu’elle-même s’est fait tirer dessus pour ne pas en avoir entendu). La résurrection-titre s’avère être en même temps celle que l’on veut attribuer à Edna malgré elle du fait de son parcours christique mais se révèle avant tout spirituelle, lui permettant de se transcender et de trouver son utilité et sa place dans le grand dessin. Outre son apport régénérant, elle jouera également un rôle d’accompagnante vers, au choix, un paradis ou un simple au-delà où l’on retrouve les siens, nimbé d’ondes bienveillantes, au bout d’un tunnel lumineux. Cette acceptation de la mort aidera notre démiurge à renouer avec son père mourant (l’effrayant Roberts Blossom, vu dans Deranged en Ed Gein), homme au coeur de pierre qui jadis la força à avorter, la condamnant à la stérilité, mais qui lui aura permis en opposition de développer sa force empathique et un don de soi naturel. L’accident n’aura fait qu’exacerber l’extrême dévotion d’Edna qui était déjà là, contrairement à son père, enfermé dans une froideur coutumière depuis la mort de sa femme et de son fils : face aux tragédies de la vie, nous avons tous le choix du positif ou du négatif, et chaque coup dur peut receler son lot d’enseignements primordiaux. Edna décide alors de quitter le cocon familial, et laisse derrière elle un environnement soudainement gris, dévasté et infertile. Elle, stérile, est devenue source de vie, réussissant même (mettant ses jours en péril) à s’approprier les maux les plus incurables de son prochain, comme les malformations d’une handicapée lourde (séquence forte qui préfigure un des plus beaux moments du  Bad Boy Bubby de Rolf De Heer, autre hymne à la recherche de soi, au pouvoir de l’esprit sur le corps et à l’amour inconditionnel). Nous la retrouverons beaucoup plus tard en gérante de la fameuse station-service du début, sauvant sans mot dire un jeune garçon du cancer qui le ronge. En mourra-t-elle, dans un ultime acte sacrificiel ? Qu’importe, seule compte la beauté du geste.
 
© Julien Cassarino

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