LA NUÉE (2020)

Une agricultrice qui s’occupe seule de ses enfants découvre un jour que les sauterelles qu’elle élève aiment se nourrir de sang…

LA NUÉE

 

2020 – FRANCE

 

Réalisé par Just Philippot

 

Avec Suliane Brahim, Sofian Khammes, Marie Narbonne, Raphael Romand, Victor Bonnel, Vincent Deniard, Christian Bouillette

 

THEMA INSECTES ET INVERTÉBRÉS

La Nuée est un film aux influences multiples dont la nature hybride s’explique par le mariage de deux sensibilités distinctes. Jérôme Genevray et Franck Victor, les scénaristes à l’origine du projet, sont imprégnés par le cinéma de genre anglo-saxon et citent ouvertement le Phase IV de Saul Bass comme référence principale. Le réalisateur Just Philippot, pour sa part, ne se réclame pas de cette culture, plus attiré de prime abord par le cinéma social français et le documentaire. Le scénario de La Nuée l’attire pourtant. Il y voit l’occasion d’aborder le monde paysan sous un angle original et de traiter le type d’expérimentations douteuses qui ont donné naissance à des maladies telles que la vache folle. C’est donc aux confluents de deux univers très différents que se construit le film. Just Philippot, qui réalise ici son premier long-métrage, le décrit comme « un thriller agricole qui finit comme un film catastrophe » et assume tout de même quelques influences fantastiques, notamment Alien et District 9 (pour les monstres insectoïdes), Les Oiseaux et Jurassic Park (pour les attaques animales) ou encore Shining (pour la lente dérive psychique de son personnage principal). Les fantasticophiles que nous sommes pensent aussi à l’excellent Isolation de Billy O’Brien, dont l’argument et le cadre évoquent beaucoup La Nuée.

Tourné pendant 35 jours en Auvergne et dans le Lot-et-Garonne, La Nuée prend place dans un cadre rural réaliste et un tantinet austère. Jeune veuve avec deux enfants à charge, Virginie (Suliane Brahim) cherche à sauver son exploitation agricole en perte de vitesse. Elle se lance donc dans l’élevage de sauterelles comestibles, un business en plein essor qu’elle a malheureusement beaucoup de mal à faire décoller. Son voisin vigneron Karim (Sofian Khammes) lui prête régulièrement de l’argent, par amitié et en souvenir de son défunt époux, mais ce n’est pas une solution pérenne. Un jour, par accident, Virginie se blesse au bras et découvre que les sauterelles, en se nourrissant de son sang, gagnent en vivacité, en force et en capacité de reproduction. Jusqu’alors moribonde, son entreprise pourrait enfin devenir rentable. Mais plus les insectes boivent du sang, plus ils en réclament. Et les conséquences vont s’avérer désastreuses…

Le sang des bêtes

Avec La Nuée, Just Philippot prend au pied de la lettre l’expression « se saigner pour son travail » et décline l’un des thèmes les plus universels du Fantastique, celui de l’apprenti-sorcier, du « Prométhée moderne », bref du docteur Frankenstein. Et comme souvent en pareil contexte, le qualificatif de « monstre » peut autant être attribué à la « créature » qu’à son « créateur ». De fait, les sauterelles sont filmées comme un fléau menaçant, dans la droite lignée de la huitième plaie d’Égypte décrite dans l’Ancien testament (« Elles couvrirent la surface de toute la terre, et la terre fut dans l’obscurité »). Le réalisateur alterne ainsi les gros plans d’insectes véritables, dont l’anatomie étrange n’est pas sans évoquer des entités extra-terrestres hostiles, et les plans très larges d’essaims gigantesques (conçus en image de synthèse par la compagnie Digital District). Mais Virginie elle-même adopte un comportement de plus en plus inquiétant. Tandis que le fruit de ses expériences entre en mutation, elle bascule progressivement dans une obsession autodestructrice qui confine à la folie. C’est la rupture entre le cadre ultra-naturaliste du film et l’intégration d’un élément directement hérité du cinéma d’horreur et de science-fiction qui dote La Nuée de son originalité. Mais c’est aussi un handicap, dans la mesure où Just Philippot semble sans cesse hésiter entre deux approches : le drame intimiste (constellé de saynètes familiales jouées avec beaucoup de justesse) et le film de genre pur (ponctué de quelques visions horrifiques efficaces). Le mélange ne prend pas toujours très bien et le scénario prend une tournure un peu erratique à laquelle le spectateur a d’autant plus de mal à s’attacher que son personnage central n’attire pas beaucoup de sympathie. La Nuée est tout de même le type d’initiative audacieuse et atypique qui mérite d’être défendue. Le film fit d’ailleurs son petit effet aux festivals de Sitges et de Géardmer, où il remporta plusieurs prix.

 

© Gilles Penso

 

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