MANDRAGORE (1928)

Un savant exalté décide d’inséminer une femme avec de la semence de mandragore… il ne sera pas déçu du résultat !

ALRAUNE

 

1928 – ALLEMAGNE

 

Réalisé par Henrik Galeen

 

Avec Brigitte Helm, Paul Wegener, Ivan Petrovich, Mia Pankau, Wolfgang Zilzer, Louis Ralph, Hans Trautner, John Loder, Valeska Gert, Georg John

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

Les contes et légendes associés à la mandragore, cette plante bien réelle supposément porteuse de pouvoirs magiques et de propriétés surnaturelles, existent depuis la nuit des temps, alimentant un nombre incalculable de mythes et de superstitions. En 1911, l’écrivain allemand Hanns Heinz Awers lui consacre un roman à mi-chemin entre l’épouvante et la science-fiction, « Alraune », qui sera adapté à l’écran dès 1919 par Michael Curtiz et Edmund Fritz. D’autres versions muettes existent, mais la plupart ont disparu de la circulation. C’est donc Mandragore de 1928, réalisée par Henrik Galeen, qui est la plus célèbre de cette époque. Scénariste du Golem, de Nosferatu, du Cabinet des figures de cire et de L’Étudiant de Prague, Galeen est un habitué du genre fantastique. Le courant expressionniste étant sur le déclin, il opte pour une approche beaucoup plus réaliste avec Mandragore, un film qu’il veut moderne, dans l’air du temps et inscrit dans un contexte scientifique crédible. Sa mise en scène évacue donc la plupart des effets de style déployés par Robert Viene, Friedrich Murnau, Fritz Lang et Paul Leni au profit de la quête d’une certaine forme de naturalisme. Pour incarner le savant à l’origine du drame, Galeen fait appel à Paul Weggener, lequel prêtait son impressionnante silhouette et son faciès très expressif au Golem qu’il réalisa lui-même en 1920. Quant au fruit de ses expériences, il prendra les traits gracieux de Brigitte Helm.

L’éminent professeur Jakob ten Brinken, spécialisé dans la génétique, s’est mis en tête de féconder une femme avec une racine de mandragore, pour une raison que personne ne semble vraiment comprendre. Tous ceux à qui il fait part de ses expériences crient d’ailleurs au blasphème. Mais il n’en démord pas, bien au contraire. Dans la peau de ce savant exalté, Wegener ferait presque passer Jekyll et Frankenstein pour des modèles de sobriété. Avec sa corpulence d’ogre, son regard plissé, ses sourcils aussi mobiles que des essuie-glaces et son large sourire, il s’impose comme le véritable monstre de l’histoire. Son cabinet est d’ailleurs orné de figures difformes et grimaçantes. Avec la complicité forcée de son neveu Franz (Ivan Petrovich), il choisit une femme de basse condition – autrement dit une prostituée – et pratique sur elle son insémination avant-gardiste. Issue de cette expérience, Alraune grandit pour devenir une belle jeune femme qui peine à distinguer le bien du mal. Au couvent où le savant l’envoie étudier, elle se fend de blagues douteuses auprès des nonnes (glissant dans leur cornette d’énormes scarabées par exemple) et fait entrer en douce plusieurs petits-amis. À son contact, les hommes perdent la tête et sont prêts à la suivre n’importe où. Le professeur commence alors à comprendre qu’il a lâché dans la nature un diable en jupons…

Le diable en jupons

La beauté glaciale – presque surnaturelle – de Brigitte Helm en aura fait l’interprète idéale d’inoubliables créatures fantasmagoriques. Juste après avoir été le robot Maria de Metropolis et peu de temps avant d’incarner la reine immortelle Antinéa dans L’Atlantide, la voilà donc dans la peau de la « fille de la Mandragore ». C’est sur son interprétation puissante aux facettes multiples que repose une grande partie du film, Helm campant tour à tour l’enfant insolente, la tentatrice vénéneuse, la démente frappée de pulsions meurtrières ou la femme désespérée par sa condition contre-nature. Le savant qui a voulu se substituer à Dieu verra bien sûr sa création se retourner contre lui, comme tout Prométhée moderne qui se respecte. Si ce n’est qu’ici, le mal est plus insidieux. Le voilà bientôt comme tous les hommes qui approchent d’Alraune, consumé d’amour jusqu’à devenir fou, oubliant tout de son statut de père adoptif pour se rêver en amant romantique. Sa chute ne sera que plus douloureuse. Même s’il développe des thèmes fascinants, Mandragore souffre de l’académisme de sa mise en scène. A trop vouloir s’éloigner du modèle expressionniste, Henrik Galeen pèche finalement par excès de simplicité, à quelques idées visuelles intéressantes près (la silhouette humanoïde de la racine qui se transforme en Brigitte Helm, l’ombre de ses mains qui rampe sur le lit du savant pour l’étrangler). L’autre travers du film est sa moralisation excessive, laissant entendre en filigrane que toute femme libérée est un monstre et que seul l’homme qui saura lui faire battre le cœur est capable de la ramener dans le droit chemin. En 1930, Brigitte Helm reprendra le rôle pour un remake parlant de Mandragore, sous la direction de Richard Oswald. D’autres versions suivront, dont l’une très remarquée en 1952 avec Hildegard Knef et Erich von Stroheim.

 

© Gilles Penso


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