

Spécialiste du cinéma documentaire, Jacques Malaterre s’essaie à la fiction en racontant le destin hors norme d’un homme préhistorique…
AO, LE DERNIER NÉANDERTAL
2010 – FRANCE
Réalisé par Jacques Malaterre
Avec Simon Paul Sutton, Aruna Shields, Craig Morris, Helmi Dridi, Vesela Kazakova, Nazam Karakurt, Yves Garvy, Ilian Ivanov, Sara Malaterre
THEMA EXOTISME FANTASTIQUE
Vétéran du cinéma documentaire, Jacques Malaterre a créé l’événement avec trois docu-fictions situés en pleine préhistoire : L’Odyssée de l’espèce en 2002, Homo Sapiens en 2004 et Le Sacre de l’homme en 2007. Avec Ao le dernier Néandertal, il passe à la fiction pure et au grand écran, relevant au passage de nombreux défis techniques. Ce choix est nourri par une frustration : celle d’avoir survolé dans les films précédents des millénaires d’histoire sans pouvoir s’attarder sur l’intimité de ses personnages. « J’ai eu envie de réhabiliter la préhistoire au cinéma », explique-t-il. « Parce que depuis La Guerre du feu, il n’y a eu aucun film sur le sujet. On ne peut pas dire que Rrrrrr ! ou 10 000 de Roland Emmerich soient vraiment des films sur la préhistoire ! » (1) Fidèle à son exigence documentaire, Malaterre opte pour un réalisme radical, privilégiant les décors naturels tournés en conditions extrêmes, de l’Ukraine à la Bulgarie, en passant par la France. « Il ne s’agissait pas de filmer la nature, mais de travailler avec elle », résume le réalisateur. « Mais le choix du cinéma n’était pas pour moi synonyme d’une débauche d’effets spéciaux. Je me suis volontairement interdit d’aller dans ce sens. L’idée forte du film était de montrer que nous sommes aujourd’hui encore porteurs des valeurs des hommes de Néandertal. Il fallait donc inverser la tendance et être très réaliste. Nous sommes allés tourner dans des décors réels, nous avons parfois filmé nos acteurs à -20°, nous avons utilisé de vrais animaux. Je n’ai pas voulu tricher avec les spectateurs. » (2)


L’histoire se déroule il y a environ 30 000 ans, à une époque charnière où les Néandertaliens cohabitent encore avec les Homo sapiens. Le film suit Ao, un chasseur vivant dans les étendues glacées de Sibérie. Après une chasse, il retrouve son clan au moment où sa compagne donne naissance à leur fille. Mais cet instant de vie bascule rapidement dans la tragédie. Une attaque d’ours, puis surtout le massacre de son groupe par des Homo sapiens, plongent Ao dans une solitude absolue. Dépossédé de tout, il entreprend alors un long voyage vers le sud, guidé par le souvenir de son frère et de ses origines. Ce périple, qui traverse une Europe sauvage et hostile, prend la forme d’un véritable road movie préhistorique. Ao y croise d’autres groupes humains, notamment une tribu de Cro-Magnons aux pratiques violentes, au sein de laquelle il rencontre Aki, une femme captive. Ensemble, ils tentent d’échapper à un destin funeste. Au fil de son errance, Ao nous apparaît comme un être à part : moins brutal que ses contemporains, habité par des visions et une forme de spiritualité. Son parcours devient alors autant une quête de survie qu’un chemin intérieur…
Notre ancêtre lointain…
Fidèle à sa note d’intention, Jacques Malaterre signe ici une œuvre à contre-courant, où le réalisme n’est pas un argument marketing mais une véritable ligne de conduite. Le pari est audacieux et largement tenu. La rudesse des paysages naturels, captés en Cinémascope, confère au film une dimension presque tactile. La préhistoire retrouve ici sa brutalité, sa beauté et son mystère. L’un des aspects les plus marquants reste le travail sur le langage et le corps. Les dialogues sont conçus à partir d’une langue reconstruite avec l’aide de l’écrivain Pierre Pelot, en s’appuyant sur des hypothèses scientifiques. Les gestes, les regards, les silences prennent alors une importance centrale. L’interprétation de Simon Paul Sutton dans le rôle d’Ao impressionne aussi par sa physicalité et sa sensibilité. Narrativement, Malaterre opte pour une structure simple, presque épurée, participant à l’atmosphère contemplative du film. Ce choix est compréhensible mais n’est pas sans travers. Certaines séquences semblent ainsi s’étirer, tandis que d’autres manquent de liant. Autre parti pris discutable : une idéalisation excessive du protagoniste. Car Ao se mue rapidement en figure quasi allégorique, porteur de valeurs humanistes qui dépassent le cadre strict de la reconstitution historique. Ce glissement vers le conte n’est pas inintéressant mais entre en rupture avec les intentions premières du cinéaste. Cela dit, force est de constater que rarement la préhistoire aura été filmée avec une telle exigence, sans céder aux sirènes du spectaculaire. D’autant qu’Ao, le dernier Néandertal a le mérite d’ouvrir les portes vers une réflexion troublante : et si cette humanité disparue était, au fond, le miroir de la nôtre ?
(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2010
© Gilles Penso
À découvrir dans le même genre…
Partagez cet article



