COMMENT NOYER LE DOCTEUR MRACEK ? (1975)

Dans ce conte tchèque délirant, un peuple de créatures aquatiques immortelles s’efforce de cohabiter discrètement avec les humains…

JAK UTOPIT DR. MRACKA ANEB KONEC VODNIKY V CECHACH

1975 – TCHÉCOSLOVAQUIE

Réalisé par Vaclav Vorlícek

Avec Libuse Safránková, Jaromír Hanzlík, Frantisek Filipovsky, Milos Kopecky, Vladimir Mensik, Zdenek Rehor, Stella Zazvorkova, Eva Hudeckova

THEMA CONTES

Un drôle de titre pour un drôle de film. L’origine de Comment noyer le docteur Mracek ? est profondément ancrée dans le folklore d’Europe centrale. Le « vodník » ou « ondin » des légendes tchèques et allemandes, un personnage aquatique capable de se déplacer à travers les canalisations, inspire très tôt des contes, des chansons et des films animés dans lesquels il se confronte au monde moderne. Dans les années 1970, l’auteur Petr Markov développe autour de cette idée une histoire qu’il adaptera plus tard en roman dans une version fidèle à son concept d’origine. Entre-temps, le scénariste Miloš Macourek et le réalisateur Václav Vorlíček s’en emparent, la remanient en profondeur et en tirent Comment noyer le docteur Mracek ?, une comédie fantastique pétillante qui s’autorise bon nombre de facéties adaptées au public le plus large. Les deux complices nourrissent tout de même une inquiétude : le vodník, créature emblématique des traditions tchèques, est presque inconnu en dehors de quelques régions d’Allemagne et d’Autriche. Ce folklore très local ne risque-t-il pas de rebuter les spectateurs étrangers ? Les faits leur donneront tort. Grâce à son inventivité visuelle, son humour universel et son rythme enlevé, Comment noyer le docteur Mracek ? franchit largement les frontières de son pays, partant à la conquête de dizaines de territoires européens mais aussi du marché américain.

Un générique animé conçu par Adolf Born ouvre les festivités. À Prague, sur les rives de la Vltava, les derniers ondins de Bohême mènent une existence discrète au milieu des humains. Installée dans une vieille maison humide reliée à la rivière, la famille Wassermann refuse catégoriquement de quitter les lieux lorsqu’un ambitieux projet d’urbanisme menace de la faire démolir. Pour sauver leur refuge, le patriarche n’hésite pas à prendre une décision radicale : faire disparaître le responsable du projet, le docteur Mráček. Mais rien ne se déroule comme prévu. Chargés de couler son embarcation, les ondins voient leur plan contrarié lorsque Jana, la jeune fille de la famille, sauve le malheureux avant d’en tomber amoureuse. Cette idylle met en péril l’existence même des créatures aquatiques, car les ondins qui enfreignent certaines règles ancestrales – manger du boudin noir, subir une transplantation ou tomber amoureux d’un humain – perdent leurs pouvoirs et deviennent définitivement mortels. Tandis que M. Wassermann participe à un congrès international d’ondins où l’on s’inquiète de la disparition progressive de son espèce, deux renforts sont envoyés à Prague pour assurer sa survie. Mais, confrontés à leur tour au monde des humains, ils ne tardent pas à succomber aux mêmes tentations…

L'ancêtre de Splash ?

Fidèle à son goût pour l’absurde, Václav Vorlíček orchestre une succession de situations invraisemblables où le merveilleux s’invite sans cesse dans le quotidien. Une baguette magique défectueuse transforme ainsi ses victimes en objets improbables, tandis que poissons, ondins et humains passent sans cesse d’un état à l’autre dans un festival de métamorphoses comiques. Des décors spécialement aménagés pour mêler l’eau et les espaces secs, des effets de miroir et une foule de trucages inventifs permettent de donner corps aux folles idées visuelles du film. Les rebondissements absurdes abondent donc d’un bout à l’autre du métrage, de la tyrannique matriarche qui se transforme en paquet de farine puis en gâteau à l’ondin victime d’un faucheur maladroit, en passant par toute cette galerie de personnages qui perdent peu à peu leur immortalité en découvrant les sentiments humains. Derrière cette fantaisie débridée affleurent quelques thèmes universels – quoique gentiment naïfs – comme le pouvoir libérateur de l’amour ou l’idée qu’une éternité sans émotions perd finalement tout son sens. Ce mélange d’humour, de poésie et d’inventivité explique sans doute pourquoi le film a si bien traversé les frontières. Au début des années 1980, Hollywood envisage même d’en produire un remake. Le projet est finalement abandonné, la mythologie très tchèque des ondins se prêtant difficilement à une transposition américaine. Mais c’est de cette réflexion que naît l’idée de Splash de Ron Howard, reprenant à sa manière l’idée d’une romance entre une créature aquatique et un humain.

© Gilles Penso

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