SCARLET BLUE (2024)

Une femme consulte régulièrement un psychiatre pour essayer de comprendre les troubles qui la font basculer dans la schizophrénie…

SCARLET BLUE

2024 – FRANCE

Réalisé par Aurélia Mengin

Avec Anne-Sophie Charron, Stefano Cassetti, Aurélia Mengin, Patricia Barzyk, Emmanuel Bonami, Amélie Daure, Vincent Mengin-Lecreulx

THEMA DOUBLES

Le premier long-métrage d’Aurélia Mengin, Fornacis, nous avait très agréablement surpris par sa plastique somptueuse couplée à une vision symbolique de la mort et du deuil, ne trahissant jamais les conditions économiques précaires dans lesquelles il fut conçu. Malgré le manque d’aides officielles la contraignant une fois de plus à s’autoproduire de manière 100% indépendante, la réalisatrice réunionnaise se lance six ans plus tard dans Scarlet Blue. Ici aussi, le Fantastique sert de métaphore à des tourments psychiques bien réels. Après la perte de l’être chair abordée dans Fornacis, nous voilà face aux troubles mentaux dissociatifs et à la schizophrénie. Si le scénario aborde des sujets aussi graves que les traumatismes d’enfance, les secrets familiaux enfouis, les tentatives de suicide, l’addiction, l’alcoolisme et la mort, Scarlet Blue refuse la larmoyance, le pathos et le réalisme cru. Tout ici est exacerbé, presque jusqu’à l’abstraction, puisque les sentiments – surtout les plus sombres – prennent corps de manière graphique et fantasmagorique. L’autre paradoxe du film tient justement à son approche esthétique. Les choix visuels du film peuvent sembler rétro, puisant dans l’imagerie très colorée des années 80 – on pense beaucoup au Jean-Jacques Beinex de La Lune dans le caniveau, même si ce n’est pas une référence consciente de la réalisatrice. Les voitures et la technologie (lecteur de cassettes audio, platine vinyle, appareil Polaroïd) viennent aussi d’une autre époque. Pour autant, la texture d’image reste résolument moderne, s’éloignant volontairement du grain de la pellicule et des artefacts du cinéma « à l’ancienne ».

Scarlet Blue s’intéresse à Alter (Anne-Sophie Charron), une femme en pleine tourmente qui subit des séances très inhabituelles chez un psychiatre aux méthodes pour le moins étranges (Stefano Cassetti). Celui-ci la reçoit dans une grande caverne humide qui ressemble presque au repaire rocheux de Danger Diabolik, l’enchaîne sur une table, lui fait écouter une voix qui passe à l’envers et la soumet à des séances d’hypnose pour tenter de débloquer un traumatisme qu’elle a inconsciemment occulté de sa mémoire. Il lui confie également un appareil photo pour qu’elle puisse prendre des clichés du monde qui l’entoure et classer ensuite ces images : une pastille bleue pour les visions positives et une rouge pour les négatives. Très instable psychologiquement, Alter vit dans une caravane décorée comme dans les années 70, plantée au milieu de bateaux en cale sèche, où des doubles d’elle-même viennent la hanter régulièrement. Sa voix intérieure répète « je suis seule », comme pour se rassurer, mais son esprit continue d’être visité par des images récurrentes indéchiffrables (un aquarium, un poisson bleu effrayant, des poupons en plastique). Une nuit, elle rencontre une autre femme, Chris (Aurélia Mengin), employée dans une station-service, avec laquelle se crée un lien spécial. Mais cette nouvelle relation va-t-elle l’aider à débloquer sa mémoire ?

Alter Ego

Pour traduire la schizophrénie de sa protagoniste, la caméra d’Aurélia Mengin n’hésite pas à basculer totalement tout en s’approchant ou en s’éloignant d’elle, matérialisant ainsi sa déstabilisation ou sa déconnexion du réel. La réalisatrice utilise aussi le motif des miroirs multiples ou des filtres « mosaïques » pour fractionner visuellement les personnalités d’Alter, voire l’intervention d’une autre actrice qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau (Amélie Daure) et envahit son espace physique. Sans compter ces nombreuses images mentales déclinant le motif de l’enfermement, comme ce filet étroit qui l’emprisonne en lui collant à la peau ou cette omniprésence des chaînes et des liens à l’écran. La grotte du psychiatre elle-même, qui suinte sans cesse, nous semble être une image mentale de son cerveau. Des plans somptueux ponctuent le film (la cabine téléphonique éclairée dans la forêt nocturne écarlate et brumeuse) et même les lieux les plus banals et les plus triviaux – les toilettes d’une station-service, par exemple – sont sublimés par cette patine qui transforme chaque décor en peinture vivante. Même si la narration de Scarlet Blue passe principalement par son traitement visuel, le scénario laisse ici affleurer quelques dialogues, ce qui n’était pas les cas de Fornacis. Rien, en tout cas, n’est gratuit dans Scarlet Blue, et cette opposition permanente des teintes bleues et rouges finit par trouver tout son sens lors d’une révélation finale glaçante, ouvrant les portes vers un apaisement possible et explicitant enfin le titre énigmatique du film.

© Gilles Penso

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