

Un premier long-métrage envoûtant qui se vit comme un road trip morbide et hypnotisant, le long d’une route semée de visions oniriques…
FORNACIS
2018 – RÉUNION / FRANCE
Réalisé par Aurélia Mengin
Avec Philippe Nahon, Anna D’Annunzio, Emmanuel Bonami, Aurélia Mengin, Alexandre Billaudaz, Aliénor Billaudaz, Vincent Bouyer, Sylvère Chartier
THEMA FANTÔMES
Il y a des films qui naissent dans le confort d’une industrie avec ses financements, ses équipes et ses réseaux. Et puis il y a Fornacis. Conçu presque à contre-courant, ce long-métrage entièrement indépendant et 100% autoproduit est porté à bout de bras par Aurélia Mengin, qui s’impose à cette occasion comme la première cinéaste réunionnaise à réaliser un film de fiction pour le cinéma. Elle n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Entre 2011 et 2015, Aurélia Mengin réalise plusieurs courts métrages, sélectionnés dans de nombreux festivals internationaux, avant de se lancer dans l’aventure autrement plus périlleuse du format long. Lorsqu’en 2018 elle tourne Fornacis, c’est animée par la volonté de créer un univers fantastique singulier avec des moyens artisanaux. La démarche finit par payer. Remarqué et primé à l’international, Fornacis décrochera pas moins de 21 sélections officielles et représente la France dans des festivals aux États-Unis, en Angleterre, en Espagne, en Roumanie, en Italie, en Inde, en Afrique du Sud, au Mexique ou encore en Colombie. Le titre du film, énigmatique, signifie « fournaise » en latin. On peut y voir une allusion au caractère volcanique de l’île de la Réunion, aux cendres qui jouent un rôle clé dans le scénario, mais aussi à ce feu intérieur qui aura permis à Aurélia Mengin de bousculer le cadre rigide d’un milieu souvent très fermé pour s’y faire une place.


« Où se réfugier, quand le chaos c’est soi-même ? » Cette phrase, qui ouvre les hostilités et qu’on réentendra à mi-parcours du métrage, donne à la fois le ton et l’atmosphère du film. Fornacis est avant tout le récit d’une femme qui se lance dans une fuite en avant, sans pour autant être capable de chasser les démons intérieurs qui la tourmentent. Cette femme, c’est Anya, qu’interprète la réalisatrice elle-même. Au volant de sa décapotable, des lunettes de soleil masquant son regard, elle avance, puis s’arrête momentanément pour se lancer dans un chassé-croisé au milieu des bois avec une autre femme, mystérieuse et muette. Il ne nous faut pas longtemps pour comprendre qu’Anya court après le fantôme de Frida (Anna D’Annunzio), celle qu’elle aimait et dont elle transporte les cendres sur le siège passager de sa voiture. « Frida, mon sang, mon souffle », peut-on lire sur le socle de l’urne. Divisé en sept chapitres, le film prend à la fois les allures d’un road movie macabre et d’une quête initiatique, à l’issue de laquelle Anya sera enfin délivrée ou définitivement condamnée à errer comme une âme en peine…
Celle qui n’était plus
Aurélia Mengin est de toute évidence une cinéaste sous influence. Mais ses sources d’inspiration – disparates et variées – sont suffisamment digérées pour ne jamais apparaître frontalement. D’ailleurs, comme pour s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, elle couvre le décor du bar qui porte justement le nom de « Fornacis » de posters de films. Ainsi aperçoit-on pêle-mêle les affiches de Et mourir de plaisir, La Vallée de la mort ou Pour une poignée d’or, tandis que le personnage joué par Philippe Nahon évolue dans les ténèbres en s’éclairant seulement d’un néon, comme s’il prenait la relève du Christophe Lambert de Subway. La réalisatrice nous propose surtout un cinéma sensitif, bien plus poétique que narratif. Dénué de dialogues, porté par une voix off éthérée, Fornacis exprime les sentiments de ses personnages par les regards, la gestuelle et le langage corporel. Il nous semble presque assister à une performance d’art contemporain. Alors que les éclairages rouge et bleu extrêmes, dignes du Dario Argento de Suspiria, muent presque les visages en abstractions féeriques, la bande son expérimentale nous envoûte, nous hypnotise, nous agresse même parfois lorsqu’un cri déchirant accompagne les apparitions du « spectre ». Le deuil et le manque, au cœur du récit, finissent par contaminer les corps, comme lorsque David Cronenberg traduit les tourments psychologiques de ses personnages par des altérations anatomiques. Ceux qui attendaient, de la part d’une cinéaste réunionnaise, un film lumineux, solaire et paradisiaque, tomberont de haut. Aurélia Mengin nous invite au contraire à un voyage nocturne à la lisière du cauchemar. Quelques années après ce galop d’essai, elle enchaînera avec Scarlet Blue.
© Gilles Penso
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