

Pour ne pas qu’on les oublie, plusieurs défunts se transforment en fantômes et hantent les appareils électroménagers des vivants…
PEE CHAI DAI KA
2025 – THAILANDE / FRANCE / SINGAPOUR / ALLEMAGNE
Réalisé par Ratchapoom Boonbunchachoke
Avec Danika Hoorne, Wisarut Himmarat, Apasiri Nitibhon, Wanlop Rungkumjad, Wisarut Homhuan, Gandhi Wasuvitchayagit, Ornanong Thaisriwrong
THEMA FANTÔMES I OBJETS VIVANTS
Un homme fait l’amour avec un aspirateur, possédé par l’esprit de sa femme décédée… Tel est le postulat de Fantôme utile. Nous n’avons pourtant affaire ni à une comédie burlesque, ni à un nanar parodique, mais à une œuvre inclassable qui mélange les genres de manière totalement imprévisible. Pour son premier long-métrage, le cinéaste Ratchapoom Boonbunchachoke s’autorise tout, brasse de nombreux thèmes et parvient à obtenir de nombreux soutiens venus des quatre coins du monde. En 2021, Fantôme utile est ainsi sélectionné au programme Open Doors du Festival de Locarno, où il remporte le Grand Prix ainsi qu’une aide à la production de 35 000 francs suisses. L’année suivante, il rejoint le line-up de la compagnie de production singapourienne Momo Film Co. Quelques mois plus tard, c’est la société française Haut Les Mains qui entre dans la danse comme coproductrice du film. Des apports budgétaires supplémentaires obtenus au Festival international du film de Rotterdam et via le World Cinema Fund de la Berlinale permettent de finaliser le montage financier de ce projet hors-norme. Sans doute les nombreux participants à la production de Fantôme utile furent-ils séduits par la richesse des sujets que Boonbunchachoke aborde, ainsi que par son intrigue à tiroirs imbriquant les unes dans les autres plusieurs histoires indépendantes qui finissent toutes par s’interpénétrer.


Le premier protagoniste qu’on nous présente est un jeune homme réveillé en pleine nuit par un bruit de toux qui semble provenir de son aspirateur. Le réparateur qu’il appelle le lendemain matin effectue un rapide diagnostic et arrive à une conclusion surprenante : l’appareil est en parfait état mais visiblement hanté par un fantôme. Il y a d’ailleurs d’étranges récits liés à l’usine où il a été fabriqué. Le scénario opère alors un flash-back pour nous raconter l’histoire de Suman, l’héritière de l’usine de son défunt mari, tourmentée par l’esprit vengeur de Tok, un employé mort dans les locaux de l’entreprise après avoir toussé du sang pendant des heures. Reprochant à l’usine d’avoir précipité sa mort, l’ancien ouvrier joue les poltergeists et perturbe le travail de ses ex-collègues en possédant toutes les machines électriques à sa portée. Alors que Suman est obligée de fermer les portes de la compagnie, nous nous intéressons à March, le plus jeune de ses fils. Celui-ci pleure la perte récente de sa femme Nat, emportée par une maladie respiratoire. Celle-ci prend soudain possession d’un aspirateur et le séduit sous cette forme. C’est avec un regard consterné que sa famille constate que le jeune veuf a désormais des relations sexuelles avec un appareil électroménager !
Les objets du désir
Le récit foisonnant de Fantôme utile ne cesse de nous surprendre, autant par ses bifurcations imprévisibles que par ses constantes ruptures de ton. Comédie, drame, satire sociale, pamphlet politique et même cinéma d’horreur s’entremêlent au sein d’un récit au rythme souvent lent, parfois contemplatif. L’une des idées les plus originales du scénario consiste à ne jamais remettre en question l’existence des fantômes : leur présence est tenue pour acquise par les vivants, qui cohabitent naturellement avec eux. Pour sa mise en scène, Boonbunchachoke opte pour un format presque carré aux bords arrondis, proche de celui de A Ghost Story, et ponctue les séquences oniriques d’effets de pellicule qui semblent se décrocher. Loin d’être de simples choix esthétiques, ces partis pris ancrent volontairement le film dans le passé. Car Fantôme utile est avant tout une réflexion sur la peur de l’oubli. Dès l’ouverture, un bas-relief historique promis à la destruction au profit d’un projet immobilier donne le ton. L‘aspirateur, invention destinée à faire disparaître la poussière, devient par conséquent la métaphore de l’effacement des traces du passé. « Les fantômes sont là pour deux raisons », explique un moine bouddhiste venu exorciser l’usine hantée. « Soit parce qu’ils se souviennent, soit parce que quelqu’un se souvient d’eux. » En faisant écho à plusieurs traumatismes de l’histoire thaïlandaise, notamment le massacre de l’université Thammasat en 1976 et la répression des manifestations de 2010, tout en alertant sur diverses dérives environnementales, Fantôme utile est décidément plus complexe qu’il n’y paraît, plaçant le devoir de mémoire au cœur de tous ses enjeux narratifs.
© Gilles Penso
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