ADÈLE N’A PAS ENCORE DÎNÉ (1978)

Un célèbre détective privé new-yorkais part en mission à Prague pour s’opposer à un savant fou qui possède une redoutable plante carnivore…

ADÉLA JESTE NEVERCERELA

 

1978 – TCHECOSLOVAQUIE

 

Réalisé par Oldrich Lipsky

 

Avec Michael Docolomansky, Rudolf Hrusinsky, Milos Kopecky, Vaclav Lohnisky, Ladislav Pesek, Nad’a Konvalinkova, Kveta Fialova, Martin Ruzek, Olga Schoberova

 

THEMA VÉGÉTAUX

Au cours de sa longue et prolifique carrière, le réalisateur tchèque Oldrich Lipsky aura eu plusieurs fois l’occasion de se frotter à l’exercice de la parodie. La première fois, ce fut en 1964 avec le western comique Joe Limonade. Douze ans plus tard, il s’attaquait au délirant film de détective Adèle n’a pas encore dîné. Puis il enchaînait en 1981 avec la fable gothique Le Château des Carpathes. Souvent appréhendés comme les trois volets d’une trilogie, ces pastiches n’ont pourtant aucun lien direct, si ce n’est leur tonalité burlesque et la présence de nombreux acteurs et techniciens en commun. Dans le cas de Adèle n’a pas encore dîné, Lipsky et son coscénariste Jiri Brdecka tirent leur inspiration du personnage de Nick Carter, héros de récits rocambolesques inventé en 1886 par l’écrivain John R. Coryell. Ce justicier très sérieux, qui apparut dans plusieurs feuilletons radiophoniques et une poignée de films (dont l’un signé Jacques Tourneur en 1939), se transforme ici en clown blanc, ne perdant jamais son flegme ni son premier degré malgré l’avalanche de gags absurdes qui sèment son parcours. Le rôle est confié à Michal Dočolomanský, un acteur polonais au charisme impeccable mais qui se révèle incapable de parler tchèque sans un fort accent slovaque. Il est donc doublé dans la version originale du film par František Němec.

L’intrigue se situe au tournant du 19ème et du 20ème siècle. Nick Carter nous apparaît dans son bureau newyorkais où, dès le prologue, il se débarrasse de trois tueurs qui pénètrent chez lui sans se lever de son siège. Le ton est donné, quelque part à mi-chemin entre Blake Edwards et Mel Brooks. La comtesse Thun (Kveta Fialova) le contacte alors et lui demande de se rendre à Prague afin de laider à résoudre l’étrange disparition de son chien Gert. Face au caractère très mystérieux de cette affaire, Carter accepte. Sur place, il est secondé par le commissaire Ledvina (Rudolf Hrusinsky), beaucoup plus préoccupé par la quantité de saucisses qu’il ingurgite que par l’avancée de l’enquête. Le coupable va s’avérer être le baron Von Kratzmar (Milos Kopecky), alias « le jardinier », un botaniste fou qui possède Adèle, une plante carnivore à l’appétit insatiable. Dès qu’il fait jouer sur son gramophone la berceuse Schlafe, mein Prinzchen de Bernhard Flies, Adèle ouvre grand sa gueule végétale, prête à engloutir tous ceux qui passent à sa portée. Or Von Kratzmar entend bien se venger de Nick Carter en le livrant à la gloutonnerie de sa plante anthropophage…

Jardin secret

Les moyens conséquents déployés pour les besoins du film nous sautent tout de suite aux yeux : grosse reconstitution historique avec figurants costumés, train à vapeur, rues peuplées de voitures avec cochers et de chevaux… Sorte d’Inspecteur Gadget à l’ancienne, Nick Carter est ici équipé d’un attirail très varié qui lui permet de déjouer ses ennemis sans jamais se départir de sa désinvolture : chapeau truffé de pièges, pistolets cachés sous les aisselles, cigare explosif, chaussures ventouses, fusil solaire, armure qui le transforme en « homme-hélicoptère », plus toutes sortes d’accessoires excentriques pour communiquer à distance ou détecter la présence de bombes. Et il faut voir sa méthode particulièrement farfelue pour créer un masque à son effigie afin que le commissaire Ledvina se fasse passer pour lui ! Ou encore sa manière de bondir de toit en toit dans une tenue invraisemblable qui fait de lui un émule bizarre de Fantomas. Les passages les plus follement poétiques du film sont conçus avec l’aide du savoir-faire de l’artiste surréaliste tchèque Jan Švankmajer, auteur d’un Alice mémorable. En plus de contribuer aux gadgets de Carter, il réalise une savoureuse séquence en dessin animé qui raconte les origines du super-vilain, initié au pouvoir de la plante carnivore par des Indiens d’Amazonie, puis devenu spécialiste de la culture de plantes mutantes afin de pouvoir multiplier ses forfaits (lianes grimpantes pour cambrioler les immeubles, épines empoisonnées pour faire succomber les dames de la haute société) avant d’être laissé pour mort dans un marécage. Švankmajer conçoit aussi tous les plans en stop-motion qui permettent de donner vie à Adèle et de visualiser sa gloutonnerie sans limite. Follement inventif, bourré de rebondissements dignes d’un sérial – avec une invraisemblable poursuite aérienne en guise de climax – , Adèle n’a pas encore dîné est un véritable régal qu’il convient de redécouvrir toutes affaires cessantes. En 2008, une adaptation sous forme de comédie musicale sera montée sur les planches du Broadway Theatre de Prague.

 

© Gilles Penso

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