

Une histoire de vengeance et de recherche d’identité, sur fond de (dé)colonialisme et de culture māorie dans l’Angleterre victorienne…
MARAMA
2025 – NOUVELLE-ZÉLANDE / GB
Réalisé par Taratoa Stappard
Avec Ariana Osborne, Toby Stephens, Umi Myers, Evelyn Towersey, Erroll Shand, Jordan Mooney, Mihi Te Rauhi Daniels, Turia Schmidt-Peke
THEMA FANTÔMES
Avec ce premier long-métrage macabre, le réalisateur Taratoa Stappard marque le cinéma néozélandais avec superbe, tel un tatouage traditionnel. Il s’inscrit ainsi dans la lignée directe de Lee Tamahori qui, en 1994, bouleversait le cinéma mondial avec son puissant et inoubliable L’Âme des guerriers. Au milieu du 19ème siècle, en Nouvelle-Zélande, Mary Stevens, orpheline, ignore tout de ses origines quand elle reçoit une lettre la dépêchant de se rendre dans le nord du Yorkshire pour rencontrer son auteur, un inconnu qui aurait des révélations à lui faire sur ses origines. Lorsqu’elle arrive, l’homme, qui vivait dans un simple cabanon, est décédé. C’est alors qu’elle accepte un poste de nourrice dans le lugubre manoir de Sir Nathaniel Cole (Toby Stephens). Là, toute en robe bouffante et corsetée à la pointe de la mode victorienne, transcendée par la force d’une hérédité guerrière, elle affronte avec bravoure la révélation d’immondes secrets enfouis qui s’apprêtent à éclairer des points obscurs concernant sa généalogie. A mesure que le suspense se resserre dans les méandres du domaine, un voile glaçant se lève sur l’Histoire de la Nouvelle-Zélande, ou plutôt Aotearoa, telle qu’elle est nommée par son peuple autochtone.


Le film emprunte aux codes de la littérature gothique, notamment à Jane Eyre (1847), mais en changeant la perspective de l’œuvre de Charlotte Brontë, comme l’avait fait Jean Rhys en 1966 dans La Prisonnière des Sargasses. « Le roman de Jean Rhys, qui explore le passé de la première épouse de Rochester en révélant que c’est lui le monstre, a été une influence majeure », nous confie le réalisateur. « Pour la forme, j’ai choisi de travailler avec la directrice de la photographie Gin Loane. Nous avons entièrement reconstruit le manoir en studio, en nous inspirant des Innocents de Jack Clayton et de Get Out de Jordan Peele. Chaque détail compte : la robe rouge de Mārama, conçue avec 27 mètres de soie de Chine, agit comme une armure. Le rouge symbolise les forces de vie dans le drapeau māori. » (1) Porté par un casting exemplaire, Mārama révèle un trafic morbide qui fait remonter à la surface la dérangeante « Affaire des têtes māories » conservées pendant plus d’un siècle dans les collections des musées nationaux, avant d’être restituées à la demande de leur pays d’origine. « La tête est la partie la plus sacrée du corps dans notre tradition », continue le cinéaste. « Voir ces têtes tatouées devenir des objets de curiosité au XIXe siècle est affreux. Je me suis beaucoup documenté, notamment sur la photo coloniale du major H.R. Robley posant devant 36 têtes coupées. Pour incarner le choc de cette mémoire, il fallait une immense actrice. Ariana Osborne a fait un travail extraordinaire, mais le tournage a été éprouvant spirituellement. Nous étions très encadrés par des experts culturels et suivions des rituels de prières quotidiens pour respecter les croyances. » (2)
L’âme des guerrières
Taratoa Stappard remonte aux origines de l’annexion de l’île par l’Empire britannique, et rend hommage à son héritage familial et culturel, à ses tūpuna, ses ancêtres. Tout comme le personnage principal de son film, il a pu ressentir qu’on l’avait amputé d’une part de lui-même en lui faisant majoritairement adopter la culture de son père anglais alors qu’il était bébé. Encore relié à ses origines par les récits de sa mère, il retrouve son pays natal à l’âge adulte et renoue avec des membres de sa famille maternelle. Stappard dédie son film à sa sœur disparue et le termine sur une note bouleversante avec un chant de sa mère, la chanteuse lyrique Hannah Tatana, enregistré en 1965 pour sa naissance. Sous des apparences de film classique d’épouvante gothique, dont l’atmosphère, l’horreur, les décors, les costumes et l’intrigue n’auraient pas dénoté dans le catalogue de la Hammer ou dans la filmographie de Mario Bava, ce premier long-métrage révèle des faits historiques dont le caractère sordide dépasse la fiction. Doté d’une photographie soignée qui sublime le jeu des acteurs et les paysages naturels vertigineux, ce récit horrifique puissant dénonce des vérités dérangeantes, et s’inscrit parmi les films de premier plan d’un cinéma māori rare. Les luttes vibrantes des femmes, aussi bien libératoires pour elles-mêmes que pour les hommes de leurs tribus, transcendent toutes les luttes pour défendre la vie et la liberté et nous toucher en plein cœur par leur résonance universelle.
(1) et (2) Propos recueillis par Quélou Parente en septembre 2025.
© Quélou Parente
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