CAVEAT (2020)

Pour son premier long-métrage, Damian McCarthy construit un huis-clos oppressant où les objets semblent vivants et les morts prêts à se ranimer…

CAVEAT

 

2020 – Irlande / GB

 

Réalisé par Damian McCarthy

 

Avec Ben Caplan, Johnny French, Leila Sykes, Inma Pavon, Conor Dwane, Siobhan Burton, Sam White

 

THEMA FANTÔMES

Si Caveat est le premier long-métrage de Damian McCarthy, il ne s’agit pas pour autant de son coup d’essai. Sa solide expérience dans le court-métrage a forgé l’univers atypique de ce réalisateur irlandais féru d’atmosphères délétères, de concepts originaux et d’une tendance à effacer un maximum d’éléments technologiques de ses récits pour se soustraire aux repères temporels. C’est exactement dans cet esprit qu’est conçu Caveat, bricolé avec un budget d’environ 250 000 livres sterling réunies par le producteur britannique Justin Hyne, par l’intermédiaire de sa société HyneSight Films. Pour pouvoir s’en tirer avec des moyens aussi limités, McCarthy confine son intrigue principale dans un lieu unique où s’affrontent deux personnages principaux. Le décor en question est une maison bien réelle appartenant à l’un des amis du réalisateur qui n’a finalement qu’un défaut : être trop « propre » ! McCarthy et son chef décorateur Damian Draven passent donc beaucoup de temps à la rendre sinistre, décrépie et angoissante. Pari réussi : on croirait presque sentir l’odeur du moisi face à ces murs sales, ces meubles biscornus et ces lampes tordues. Quant au titre énigmatique du film, « caveat », il s’agit d’un mot latin signifiant « mise en garde » ou « avertissement ». Nous voilà prévenus…

Le point de départ du film est intriguant et nécessite de la part du spectateur une importante suspension d’incrédulité. Car les réactions et les décisions du personnage principal nous semblent souvent bizarres, voire illogiques. Ce protagoniste, c’est Isaac (Johnny French), un homme dont on ne sait pas grand-chose. Le regard un peu perdu, la barbe abondante, il est plongé en début de métrage dans une discussion avec Moe (Ben Caplan) qui se comporte comme un bon ami. Pourtant, tout semble les séparer. Moe est engoncé dans un costume bon marché, tout sourire, comme un vendeur de voiture. Ce qu’il demande à Isaac est atypique : surveiller sa nièce Olga pendant quelques jours dans sa maison isolée. La jeune femme est en effet très instable, d’autant que son père s’est suicidé et que sa mère a disparu sans laisser de trace. Il y a de l’argent à la clé, alors Isaac accepte de jouer les baby-sitter. Sauf qu’en arrivant sur place, il découvre que la maison se trouve sur une île au milieu de nulle part. Or il ne sait pas nager. La maison elle-même est un taudis lugubre et la nièce en question (Leila Sykes) passe ses journées prostrée dans sa chambre. Mais la plus grosse bizarrerie est une contrainte qui lui est imposée : Isaac doit porter un harnais relié à une chaîne qui limite ses déplacements à certaines parties de la maison. N’importe qui aurait tourné les talons en refusant l’offre. Mais Isaac accepte, et le cauchemar commence…

Une autre réalité

Tout l’art de McCarthy consiste à nous faire accepter l’inacceptable, comme si ce personnage résigné n’avait pas d’autre choix que plonger dans cette situation absurde et oppressante. Le film se déconnecte d’ailleurs très tôt d’une quelconque quête de réalisme. Sur le bateau qui emmène Isaac vers la fameuse île, il n’y a pas le moindre vêtement. Dans la maison, la cuisine est vide. Comment compte-t-il se nourrir ou se changer pendant cinq jours ? Le harnais lui-même va l’empêcher de se laver. Et d’ailleurs, avec une telle entrave, que pourrait-il faire en cas de problème ? Mais ces considérations terre-à-terre sont balayées d’un revers de main, comme si Caveat se plaçait sur un autre pan de réalité. Dans ce monde « alternatif », les objets eux-mêmes semblent animés d’une vie propre. Comme ce tableau sinistre qui s’obstine à se décrocher du mur d’une chambre et à se retourner. Ou cet horrible lapin mécanique aux yeux presque humains qui bat la mesure sur son petit tambour, variante du fameux singe à cymbales de Stephen King. Le réalisateur esquisse ici les effets de style qui deviendront sa marque de fabrique : le sens de la rupture (visuelle, sonore, rythmique) et les analogies visuelles (un trou dans un mur qui se raccorde sur un judas). Mais la mise en scène de Caveat reste sobre, s’échinant surtout à bâtir un climat anxiogène qui n’en finit plus de resserrer son étau sur les personnages et les spectateurs. Cette belle réussite formelle offrira à McCarthy un véritable tremplin, prélude à une carrière jalonnée de succès artistiques tels qu’Oddity ou Hokum.

 

© Gilles Penso

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