LE VERTIGE (2026)

Quentin Dupieux ressuscite l’esthétique des débuts de la 3D et métamorphose Alain Chabat et Jonathan Cohen en curieuses créatures polygonales…

LE VERTIGE

 

2026 – FRANCE

 

Réalisé par Quentin Dupieux

 

Avec Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier, Jean-Marie Winling

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES

Quentin Dupieux est un boulimique. À raison d’au moins un long-métrage par an, l’ex-Monsieur Oizo tourne sans discontinuer depuis le début de sa carrière de cinéaste, moins parce qu’il se sent investi d’une mission que parce que le geste artistique semble chez lui irréfrénable. Ses détracteurs associent forcément cette surproductivité à du bâclage et ses admirateurs à du génie, mais il y a fort à parier que Dupieux lui-même ne place pas sa réflexion aussi loin – ou du moins n’a pas de véritable recul sur l’énergie à laquelle il carbure. Il aime tourner vite et passer sans cesse d’un projet à l’autre, avec une frénésie qu’il appliquait déjà à sa production musicale. Seulement voilà : quand l’envie soudaine de réaliser un film d’animation le saisit, rien ne va plus. Car un film d’animation ne s’improvise pas, nécessite généralement une grosse équipe, des moyens relativement conséquents et des process de travail extrêmement hiérarchisés. Bref, tout le contraire de la « méthode Dupieux ». Bien décidé à prendre le contrepied de la sophistication des films animés traditionnels, notre homme cherche à retrouver l’esthétique des jeux vidéo du milieu des années 90, notamment ceux de la Playstation 1. La démarche semble complètement aberrante, mais le réalisateur de Rubber n’est plus à une folie près, et le fidèle producteur Hugo Sélignac le suit une fois de plus dans le délire, quitte à financer le projet avec ses fonds propres.

Le Vertige est donc réalisé en prises de vues réelles avec une poignée de comédiens habitués au travail du réalisateur, principalement Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier et Jean-Marie Winling. Puis cinq jeunes infographistes, Yann Roussel, Rémy Alleman, Solane Duval et Max Nicolas, tout juste sortis de l’école, prennent le relais et transforment les acteurs en personnages 3D à l’aide du logiciel Blender. Résultat : il nous semble revivre la grande période des Sims (ceux du début des années 2000 bien sûr) ! Et c’est sous cette forme délibérément « low-tech » qu’il nous faut apprécier le film de Quentin Dupieux, qui continue à tourner le dos aux canons du cinéma d’animation en adoptant une mise en scène extrêmement scolaire : champs et contre-champs statiques, lumière banale, décors de cuisines, d’appartements et de rues parisiennes. Bref, de quoi rebuter le plus courageux des spectateurs. Au début, c’est surtout la curiosité qui nous saisit. Jacques (un Alain Chabat en polygones) traverse la rue et se rend chez son ami Bruno (un Jonathan Cohen cubique) pour lui annoncer une nouvelle de la plus grande importance : selon les centaines de preuves qu’il a accumulées, il est persuadé que l’humanité toute entière vit dans une simulation…

Une ode à l’imperfection ?

Nous sommes évidemment piqués aux vifs, désireux de savoir où ce point de départ étrange va nous mener. Mais comme Dupieux a l’habitude de ne pas tenir les promesses de ses pitchs accrocheurs pour se contenter souvent de nourrir son propre goût de l’absurde – avec, dans le meilleur des cas, un plongeon dans une divagation surréaliste presque digne du dessinateur Edika -, difficile de savoir si ce prologue n’est pas un simple prétexte. Or le scénario s’efforce de développer cette idée et de la pousser même assez loin. Consciemment ou pas, le réalisateur s’attaque ici à un sujet dans l’air du temps. Le concept d’entités conscientes simulées alimente en effet les débats les plus sérieux au sein de la Silicon Valley. Bien sûr, la démarche de Dupieux n’est ni scientifique, ni technologique. Rien n’empêche cependant d’y trouver une dimension philosophique, voire métaphysique. Les questionnements liés à la place de l’homme dans l’univers finissent toujours par provoquer le vertige, d’où le titre du film. Bien sûr, le public hermétique à l’austérité gentiment extravagante de Dupieux n’y trouveront pas leur compte. Les autres seront peut-être sensibles à la poésie bizarre que dégage Le Vertige. Nous serions même tentés de lire entre les pixels de ces animations volontairement disgracieuses une ode à l’artisanat et à l’imperfection, à une époque où la quête un peu vaine de l’image parfaite générée par I.A. semble être devenue le graal de tant de « nouveaux artistes ».

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article