L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS (2013)

De retour d’un voyage d’affaires, un homme constate que sa femme a disparu. C’est le point de départ d’un cauchemar hallucinatoire…

L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS

 

2013 – FRANCE / BELGIQUE / LUXEMBOURG

 

Réalisé par Hélène Cattet et Bruno Forzani

 

Avec Klaus Tange, Ursula Bedenk, Joe Koener, Birgit Yew, Hans De Munter, Anna D’Annunzio, Jean-Michel Vovk, Manon Beuchot, Romain Roll, Lolita Oosterlynck

 

THEMA TUEURS

Dès leur premier long-métrage, Amer, Hélène Cattet et Bruno Forzani affirmaient un style et une personnalité très singuliers, puisant dans l’imagerie et les fantasmes du giallo des années 70 pour tenter d’en extraire la substantifique moelle. En reléguant volontairement la narration et l’intrigue à l’arrière-plan pour mieux laisser les sensations fortes et la confusion des sentiments envahir l’écran, les duettistes inventaient quasiment un sous-genre : le cinéma d’horreur conceptuel et sensitif. Leur univers étant bien établi, ils décident de pousser les expérimentations encore plus loin avec L’Étrange couleur des larmes de ton corps, quitte à désarçonner une partie du public. Véritable labyrinthe émotionnel dont les relations de cause à effet demeurent la plupart du temps incompréhensibles, ce second film mêle à l’influence des films horrifico-policiers italiens des seventies celles des récits étranges de l’écrivain belge Jean Ray et des exercices érotico-surréalistes d’Alain Robbe-Grillet. Le choix des décors induit une source d’inspiration supplémentaire : l’Art nouveau. En plantant leurs caméras dans la villa Majorelle et l’immeuble Bergeret de Nancy, dans les hôtels Hannon et Ciamberlani, dans la Bibliothèque Solvay, dans la Maison Blanche et le Palais de Bruxelles, Cattet et Forzani revendiquent ouvertement l’hommage aux arabesques, aux lignes courbes et aux motifs floraux de ce mouvement pictural né à la fin du 19ème siècle.

Il y a certes une intrigue dans L’Étrange couleur des larmes de ton corps, même si celle-ci vole très rapidement en éclats pour céder la place à un collage de vignettes hypnotiques et déstabilisantes. Revenant d’un voyage d’affaires, un homme (Klaus Tange) retrouve son appartement vide. Sa femme a disparu. Il se lance alors dans une quête désespérée, parasitée par divers personnages soupçonneux pour ne pas dire suspects (son propriétaire, un inspecteur de police, des voisins). Bientôt, ses investigations vont se transformer en plongée introspective kaléidoscopique, dans laquelle les souvenirs troubles et les traumas enfantins vont s’entremêler jusqu’au vertige. Dès lors, les figures humaines disparaissent, fusionnent, voire se dédoublent, comme dans cette séquence hallucinante au cours de laquelle notre protagoniste s’interpelle lui-même par interphone entreposé puis envahit son propre espace vital, un moment d’angoisse pur qui n’aurait pas dénoté dans Lost Highway. Une certaine porosité apparaît ainsi entre les mondes de Cattet & Forzani et ceux de David Lynch, comme dans ce flash-back en noir et blanc et au ralenti qui semble presque annoncer certains des égarements anxiogènes de Twin Peaks The Return.

Une femme disparaît

Radicalisant leurs effets de style, Cattet et Forzani annoncent la couleur dès le générique, fétichiste à outrance. Le cuir, les femmes sensuelles, l’imagerie SM, le détournement des codes du slasher sont tous là, quasiment iconisés jusqu’à la caricature. Le postulat hitchcockien du film étant celui d’une femme qui disparaît, les personnages féminins ne cessent de sortir du champ, de masquer leurs traits, de se dissimuler dans l’ombre, de nous tourner le dos. Nous n’en voyons longtemps que des simulacres, des photos, des peintures, des poupées ou des bouts de corps morcelés. Cultivant la frustration des spectateurs, le montage soustrait les visages à nos regards, interrompt les gestes, entrechoque les dialogues. Parfois même, les réalisateurs opèrent une brisure du quatrième mur, comme lorsqu’un des personnages demande à ce qu’un des effets sonores stridents du film soit coupé. Comme nous ne savons jamais exactement ce que nous voyons et ce que nous entendons, L’Étrange couleur des larmes de ton corps n’en finit pas de tromper nos perceptions et de mêler éros et thanatos (le sexe et la mort se succèdent ou se superposent), notamment lorsqu’une arme blanche agresse l’entrejambe d’une victime, reprenant l’une des images choc de Mais qu’avez-vous fait à Solange ? Après un dénouement abrupt qui ne résout rien, le titre du film apparaît plein écran. Mais même lui est transfiguré, puisqu’il devient L’Étrange « douleur » des larmes de ton corps. Jusqu’au bout, Cattet et Forzani nous aurons ainsi mené en bateau en perturbant nos sens et en bouleversant nos repères.

 

© Gilles Penso

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