LA BELLE CAPTIVE (1983)

Un agent secret taciturne et une séduisante inconnue qui pourrait bien être un vampire sont les héros du huitième film d’Alain Robbe-Grillet…

LA BELLE CAPTIVE

 

1983 – FRANCE

 

Réalisé par Alain Robbe-Grillet

 

Avec Daniel Mesguich, Gabrielle Lazure, Cyrielle Claire, Daniel Emilfork, François Chaumette, Roland Dubillard, Arielle Dombasle, Gilles Arbona, Jean-Claude Leguay

 

THEMA MORT I VAMPIRES

Alain Robbe-Grillet est un écrivain et un cinéaste dont l’œuvre s’est pleinement épanouie dans une période marquée par la libération sexuelle et une certaine révolution culturelle. Au sommet de sa carrière de réalisateur, à travers des œuvres au parfum volontairement vénéneux telles que L’Éden et après ou Glissements progressifs du plaisir, il osait tout sans que quiconque ne le freine dans son élan. Mais comment conserver une telle liberté à l’aune des années 80, marquées par un net retour du conservatisme ? Robbe-Grillet décide de s’adapter à ce nouvel état d’esprit en imprégnant plus ouvertement son univers d’une imagerie fantastique et en dotant son érotisme d’une patine « chic » dans l’air du temps, sans pour autant perdre de vue son goût pour le surréalisme et les « cadavres exquis ». Et pour rester fidèle à ses propres racines, il s’appuie sur un roman qu’il écrivit en 1975 et dont les illustrations étaient signées René Magritte : La Belle captive. Tourné majoritairement dans une villa de Saint-Cloud, son huitième long-métrage se réapproprie donc logiquement les tableaux du célèbre peintre belge. « Magritte a peint cinq ou six toiles sous le titre La Belle captive. Avec l’autorisation de sa veuve, j’ai imaginé une septième variante, où l’on retrouve les éléments essentiels de l’original », explique Robbe-Grillet, avant d’ajouter : « Derrière le monde visible, il y en a un autre, qui ressemble exactement au nôtre mais qui est faux. Et tous nos actes ont leur double dans ce monde-là. » (1)

Avec un regard un peu perdu, un jeu proche de celui des acteurs du cinéma muet expressionniste et une voix flottante, Daniel Mesguich entre dans la peau de Walter Raim, un agent secret au service d’une mystérieuse « organisation ». Sa supérieure hiérarchique, Sara Zeitgeist (Cyrielle Claire), lui confie une mission importante : remettre en main propre un message à un sénateur et observer sa réaction lorsqu’il ouvrira l’enveloppe. Mais le soir-même, Walter rencontre une jeune femme mystérieuse dans une boîte de nuit et se laisse séduire par elle. La belle, campée par une Gabrielle Lazure en début de carrière (qu’on verra la même année dans Le Prix du danger), s’éclipse mais réapparaît plus tard, étendue au milieu de la route, ensanglantée et menottée. En la découvrant dans cet état, Walter l’embarque dans sa voiture et se met en quête de secours. La première villa qu’il trouve est emplie d’hommes élégants au comportement étrange, parmi lesquels se trouve un médecin qui accepte d’examiner l’inconnue. Restée seule dans une chambre avec Walter, elle se jette dans ses bras et disparaît au petit matin. Notre agent se rend alors compte qu’il porte une blessure au cou, que sa conquête d’un soir s’appelle Marie-Ange Van de Reeves et qu’elle est directement liée à l’homme à qui il était chargé de remettre un message

Obsessions

Si on la compare avec celle des films précédents d’Alain Robbe-Grillet, la narration de La Belle captive est relativement linaire et limpide, du moins pendant les vingt premières minutes du métrage. Mais le naturel revient au galop et la mécanique commence à se gripper volontairement, brouillant comme à l’accoutumée les repères temporels et spatiaux. Nous sommes alors comme Walter, complètement perdus, errant sans cesse dans les mêmes lieux, en quête de réponses qui se déroberont. Cultivant l’atemporalité, le film dresse avec Sara, la cheffe de l’organisation, un portrait iconique qui semble échappé du cinéma d’espionnage des sixties. Tout de cuir vêtu, chevauchant une Harley-Davidson en roulant « pour de faux » sur une route reconstituée en studio, ce personnage n’a rien de réaliste. Pas plus que ce bal qui ne joue que des tangos et du swing d’un autre âge, ou notre héros détective arborant un feutre mou et un imperméable hérités des films noirs des années 40. Féru de bizarreries, Robbe-Grillet dote ce protagoniste de monologues intérieurs prononcés en voix off par un autre acteur (Michel Auclair) n’a pas du tout le même timbre que lui. Et tandis qu’il devient de plus en plus difficile de départager la réalité du fantasme mais aussi les morts des vivants, le cinéaste égrène des images récurrentes insaisissables comme le verre brisé, les chaussures féminines ensanglantées ou ce cadre devant la mer qui se réfère directement à Magritte. Au détour du casting, on croise Daniel Emilfork en inspecteur de police exagérément mielleux et Arielle Dombasle en patiente hystérique d’une bien étrange clinique. Pas de doute, Robbe-Grillet n’a rien perdu de son goût pour les expérimentations obsessionnelles et fétichistes.

 

(1) Extrait d’un entretien avec Frédéric Taddeï présent dans les bonus du DVD édité chez Carlotta Films

 

© Gilles Penso

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