DIGGER (2026)

Un magnat du pétrole se retrouve à l’origine d’une crise écologique sans précédent et tente de retourner la situation à son avantage…

DIGGER

 

2026 – USA

 

Réalisé par Alejandro G. Inàrritu

 

Avec Tom Cruise, John Goodman, Riz Ahmed, Sandra Hüller, Jesse Plemons, Michael Stuhlbarg, Emma d’Arcy

 

THEMA POLITIQUE FICTION

Annoncé en grandes pompes comme l’un des évènements cinématographiques de 2026, Digger s’est malheureusement avéré être l’un des plus gros échecs commerciaux de récente mémoire et, accessoirement, il s’agit de la dernière production Warner avant le rachat du studio par Paramount Skydance. Un double enterrement à 120 millions de dollars de budget pour des recettes mondiales plafonnant à 50. Un coup dur également pour Tom Cruise, également producteur, grimé à l’écran pour un rôle susceptible de lui rapporter enfin l’Oscar dont il rêve sûrement encore en secret, même s’il essaie de se/nous convaincre depuis au moins 15 ans qu’il œuvre avant tout pour livrer aux spectateurs une expérience communale. Et puis, il s’agit aussi d’une belle déconvenue pour l’auteur-réalisateur Alejandro G. Inàrritu, gagnant deux années successives de l’Oscar du meilleur réalisateur pour The Revenant et Birdman. Pourquoi un tel échec ? Quoi que l’on pense du film, Digger possède au moins la grande qualité de surprendre, quitte même à décontenancer. La bande-annonce présentait une comédie satirique dans la veine de Docteur Folamour, agrémenté d’un surjeu loufoque évoquant certains films des frères Coen. Et ce film-là, très satirique, est plutôt réussi : Tom Cruise n’est pas complètement méconnaissable mais il parvient à disparaître derrière le maquillage de son personnage. Idem pour John Goodman, qui incarne un président américain tristement crédible. Inarritu tient son film sur le fil du rasoir, entre satire politique et comédie décalée.

Une approche payante, soutenue par des décors théâtraux cadrés en grand angle par Emmanuel Lubezki, chef-opérateur prestigieux et virtuose (Sleepy Hollow, Le Nouveau Monde, Tree of Life, Gravity, Children of Men et déjà The Revenant et Birdman pour Inarritu) et compatriote mexicain du réalisateur. Même si un plan-séquence de presque 10 minutes attirera tous les regards, la photo se met parfaitement au service de son sujet : en cadrant objectivement et en éclairant chaque recoin du décor, Lubezki ne met pas seulement en avant la brillance et la définition du format VistaVision 70mm, il place aussi le spectateur dans la position… du spectateur justement. Une formule absurde à priori, mais qui nécessite d’avoir vu le film pour trouver son sens. Car lorsqu’après un tiers de projection, Inarritu fait bifurquer son histoire et son sujet, la lumière et le ton changent ; et les acteurs délaissent leur énergie excentrique pour revenir à une sobriété dramatique classique. Preuve que les choix artistiques proposés ne devaient absolument rien au hasard. Il n’est en général pas si difficile de parler d’un film sans en dévoiler les rebondissements. Digger opère néanmoins une forme de prise d’otage du chroniqueur et du critique, car il ne s’agit pas ici d’une œuvre réservant des surprises : la surprise EST le film et sa véritable nature nous a été cachée durant toute la promotion. Ben Affleck a ainsi déclaré que son échec en salles allait encourager les studios à miser sur des produits plus calibrés. Ce qui est vrai dans l’absolu, mais ce serait ériger l’originalité en unique critère de qualité, et le film d’Inàrritu est loin d’être aussi exigeant qu’il ne s’en donne l’air. La satire fonctionne à plein lorsque le fond reste signifié par la forme : la dimension démiurgique de Digger (Tom Cruise) est ainsi illustrée dans son rapport à ses subordonnés, jusqu’à ce vétérinaire dont il exige des miracles pour garder en vie son chat de… 38 ans. Mais dans la scène suivante, il ne cille pas d’un œil lorsqu’on lui annonce le décès de nombreux ouvriers des suites d’une explosion d’une de ses stations de forage, décidant simplement de régler la situation en offrant de couvrir les frais des obsèques pour les familles.

Creuser sa propre tombe

Malheureusement, Inàrritu semble craindre que le public ne passe à côté de ce qu’il a à dire et bifurque alors vers ce que nous qualifierons évasivement de « seconde couche de l’histoire », dans laquelle la satire s’évapore et le discours devient pesamment littéral, recourant à plusieurs monologues venant relier tous les points dispersés çà et là à l’écran. Inàrritu a toujours mis en scène des personnages traversant des crises existentielles, ancrés dans un certain quotidien. Avec Digger, il utilise les personnages pour servir son propos : il aborde des questions sociétales (et rien moins que l’avenir du monde) sur un ton décalé se démarquant de son style habituel, mais semble freiner des quatre fers en cours de route pour revenir à sa zone de confort. Hélas, le mal est fait et cette « seconde couche » n’a pas le temps de développer ses enjeux ou l’autre facette de ses personnages, tout en ne faisant que souligner très lourdement son message, jusqu’à un épilogue faisant l’effet d’un pétard mouillé après le long tunnel de dialogue explicatif l’ayant précédé. Mais cette approche faussement sophistiquée, mêlant dialogues extrêmement didactiques et « twist » asséné au marteau piqueur, ne renverrait-elle pas aux origines du projet ? Inàrritu avait en effet initialement développé Digger pour Netflix, avec Leonardo Di Caprio en vedette, avant que la plateforme ne décide de couper court à sa politique de carte-blanche donnée à des réalisateurs de prestige. Le critique du Hollywood Reporter écrit que « Digger est le résultat obtenu lorsque que l’on met ensemble deux égos surdimensionnés (NDR : Inàrritu et Cruise) sans personne pour tenir les rênes de leur penchants auto-indulgents ». Et force est de constater que la charge contre le lobby pétrolier est en effet atténuée par la volonté évidente du réalisateur et sa star de mettre en avant leur génie auto-proclamé. Et le budget pharaonique de 125 millions de dollars pour un sujet qui n’en requérait sûrement pas autant n’aura fait qu’enfoncer les clous dans le couvercle du cercueil dans lequel Digger repose désormais.

 

 © Jérôme Muslewski

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