L’EDEN ET APRÈS (1970)

Pour son quatrième long-métrage, Alain Robbe-Grillet nous plonge dans les fantasmes surréalistes et érotico-horrifiques d’une jeune femme…

L’EDEN ET APRÈS

 

1970 – FRANCE / TCHECOSLOVAQUIE / TUNISIE

 

Réalisé par Alain Robbe-Grillet

 

Avec Catherine Jourdan, Lorraine Rainer, Pierre Zimmer, Richard Leduc, Catherine Robe-Grillet, Sylvain Corthay, Juraj Kukura, Yarmila Kolenicova

 

THEMA RÊVES

Alain Robbe-Grillet publie son premier livre en 1953 et devient aussitôt chef de file d’un mouvement qui ne tardera pas à s’appeler « nouveau roman », dans la mesure où sa manière d’écrire brise toutes les règles de la littérature traditionnelle. Son style séduit Alain Resnais qui, en 1961, lui propose de rédiger pour lui le script de L’Année dernière à Marienbad. Résultat : un Lion d’or à la Mostra de Venise et une nomination à l’Oscar du meilleur scénario original. Robbe-Grillet décide alors de se lancer lui-même dans la réalisation. L’Eden et après est son quatrième long-métrage, après L’Immortelle, Trans-Europ-Express et L’Homme qui ment. On y trouve les composantes préférées du cinéaste : un érotisme onirique, un collage de vignettes bousculant la notion d’espace-temps et un jeu de confusion savamment alimenté qui brise les frontières entre le monde réel et celui du fantasme. Ses deux acteurs principaux viennent du cinéma de Jean-Pierre Melville. Catherine Jourdan a en effet démarré sa carrière dans Le Samouraï et Pierre Zimmer dans Le Deuxième souffle. Mais l’univers dans lequel va les plonger Robbe-Grillet n’a pas grand-chose à voir avec l’ascèse de Melville. Pour donner corps à ce récit alambiqué, l’équipe de L’Eden et après plante ses caméras à Bratislava et à Djerba, le film étant une coproduction entre la France, la Tchécoslovaquie et la Tunisie.

Violette (Jourdan) fait partie d’une bande d’étudiants qui a l’habitude de se réunir dans un café appelé L’Éden. Pour tromper leur ennui, ils y imaginent des projets libres, inventant des saynètes de jeu et de fantaisie souvent morbides. Il y est question d’agressions, de courses-poursuites, de mises à mort ou d’empoisonnements. Un soir, un étranger qui se fait appeler Duchemin (Zimmer), de dix ans leur aîné, les observe et leur parle de ses souvenirs dans une Afrique mystérieuse. Par jeu, il leur propose de goûter à la « poudre de peur », une substance blanche qu’il a ramenée avec lui. Violette accepte, en absorbe un peu et se retrouve soudain frappée d’hallucinations effrayantes : des femmes en cage, des crochets, des chaînes, du sang, un scorpion menaçant, des tortures, des sacrifices… Puis tout redevient normal. À la fermeture du café, Duchemin propose à Violette de le retrouver près d’une usine désaffectée. Lorsque la jeune femme s’y rend, elle y voit des ombres inquiétantes et se perd dans les dédales du lieu. Puis au petit matin, elle découvre le corps sans vie de l’étranger…

Cadavres exquis

Le temps et l’espace s’abolissant volontiers face à la caméra de Robbe-Grillet, on ne saurait dire si le film met en scène des flash-backs, des flash-forward, des rêves ou des hallucinations. Peut-être un peu tout ça à la fois, puisque le cinéaste semble prendre un malin plaisir à brouiller les cartes sans donner la moindre clé aux spectateurs. Lorsque les pérégrinations de Violette se poursuivent en Tunisie, où ses anciens camarades la traquent, l’enferment et la questionnent pour retrouver la trace d’un tableau disparu, la confusion s’accroit de plus belle. Et le cinéaste d’enchaîner les séquences fétichistes, les délires SM, les tableaux macabres, le dénudement languide de ses comédiennes… Il y a certes un caractère hypnotique intéressant dans cet assemblage bizarre de cadavres exquis, mais les divagations conceptuelles du film finissent par lui donner les allures d’une parodie involontaire. Ces répliques aléatoires énoncés par des voix inexpressives (toutes très approximativement post-synchronisées), cette musique expérimentale, ce jeu d’acteur sans émotion, ces scènes sans queue ni tête finissent par provoquer une irrépressible lassitude. La voix off neurasthénique de Catherine Jourdain, qui assure une narration superficielle, n’aide évidemment pas à dynamiser l’ensemble. Dans la foulée, Robbe-Grillet se livrera à un exercice intéressant, consistant à monter les images de L’Eden et après dans un ordre différent, en adoptant un autre point de vue. Ce « film-anagramme » sortira en 1971 sous le titre N a pris les dés.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article