MUTTER (2026)

Une jeune femme accouche d’un enfant mutant monstrueux et décide de le protéger secrètement, envers et contre tous…

MUTTER : THE DIARY OF A MOTHER

 

2026 – TURQUIE

 

Réalisé par Alphan Eseli

 

Avec Hazar Erguçlu, Güven Kıraç, Erdeniz Kurucan, Ulvi Kahyaoglu, Incinur Dasdemir, Cem Baza, Bertan Dirikolu, Cansu Firinci

 

THEMA FREAKS I ENFANTS

Avant Mutter, Alphan Eşeli n’était pas à proprement parler un réalisateur de films d’horreur. Son parcours le conduit d’abord vers un cinéma plus réaliste marqué par l’Histoire, notamment avec The Long Way Home, avant de passer par le court métrage, la publicité et le clip. Mais derrière cette diversité se dessine déjà un intérêt pour les personnages confrontés à des environnements hostiles, aux situations de survie et à une violence qui surgit au cœur du quotidien. Son incursion dans le fantastique avec la série Le Vampire d’Istanbul lui permet d’explorer plus directement la figure du monstre et les codes du genre. « J’adore les films de genre, en particulier ceux qui, même si on leur enlève leurs aspects de genre, gardent une histoire très solide, comme Rosemary’s Baby ou Carrie », confesse-t-il (1). À ce titre, Mutter apparaît moins comme une rupture que comme l’aboutissement de plusieurs éléments de sa filmographie. C’est même, de son propre aveu, l’œuvre la plus personnelle qu’il ait jamais réalisée. « Pendant la pandémie, ma mère est tombée malade, et c’est à ce moment-là que j’ai compris qu’elle n’allait pas s’en sortir », raconte-t-il. « Je me sentais impuissant et inutile, car je ne pouvais rien faire pour empêcher cela. Nous étions très proches et elle disait toujours : “Mes enfants d’abord, puis moi.” J’ai alors réalisé que la seule chose que j’étais capable de faire était un film à partir de toutes ces pensées qui me trottaient dans la tête. C’est ainsi que j’ai commencé à écrire le scénario de Mutter. » (2) En toute logique, le film est dédié à la mère d’Eseli.

Le film s’ouvre sur une route de montagne déserte, balayée par une pluie torrentielle. Au volant d’un monospace bringuebalant, Cem (Erdeniz Kurucan) tente de conduire sa compagne Gül (Hazar Ergüçlü), enceinte jusqu’aux yeux, vers l’hôpital le plus proche. Mais l’accouchement survient brutalement et le bébé qui vient au monde n’a rien d’humain. C’est une créature difforme et hurlante qui émerge dans un déluge de sang. Terrifié par ce qu’il découvre, Cem abandonne aussitôt Gül et son nouveau-né au milieu des montagnes. Seule avec son rejeton, Gül regagne le chalet isolé où elle vit et prend une décision : malgré son apparence monstrueuse, elle élèvera son bébé et gardera son existence secrète. Mais la créature gémit jour et nuit et se nourrit directement du corps de sa mère, lui rongeant littéralement les seins pour obtenir son lait. Pendant que Gül tente de répondre tant bien que mal aux besoins de son enfant, les ressources viennent rapidement à manquer. Sans les revenus de Cem qui a disparu sans laisser de trace, elle doit trouver seule de quoi survivre…

Baby Blood

Mutter démarre littéralement sur des chapeaux de roue et témoigne même d’une sorte d’humour désespéré qui n’aura plus cours par la suite. Car Mutter est un film dur, sombre et sans concession. Même si le concept peut inévitablement évoquer celui du Monstre est vivant de Larry Cohen, nous sommes très loin du cinéma d’exploitation des années 70/80. On peut aussi penser au bébé monstre d’Eraserhead ou même à celui de Rosemary’s Baby, mais Alphan Eseli explore d’autres horizons. Sous ses atours de film d’horreur, Mutter est avant tout un drame social. Le cinéaste y filme sans fard le désespoir d’une mère célibataire dont les ressources s’amenuisent à vue d’œil et dont l’existence précaire est conditionnée par une société machiste qui ne cesse de lui rappeler sa vulnérabilité. Cela dit, lorsqu’il s’agit de visualiser la créature elle-même, le film se révèle très frontal et assume pleinement sa monstruosité. Le design de la créature, saisissant, s’éloigne au maximum de la morphologie humaine pour exhiber tout ce qui peut se révéler repoussant : des crocs, des tentacules, des griffes, une peau visqueuse, un faciès hideux… Bref, une chose que seule une mère pourrait aimer. À l’avenant, les effets spéciaux qui lui donnent corps sont particulièrement soignés. Au cours de son dernier acte, Mutter opère une rupture aussi soudaine qu’inattendue. Le film bascule alors vers des territoires qui évoquent le David Lynch de Blue Velvet ou le David Cronenberg de Crash, avant de conduire son récit vers un final bouleversant et nihiliste.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans The Moveable Fest en juin 2026.

 

© Gilles Penso

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