

Dix ans après The Neon Demon, le réalisateur de Drive nous plonge dans un monde futuriste somptueux mais passablement confus…
HER PRIVATE HELL
2026 – DANEMARK / GB / USA
Réalisé par Nicolas Winding Refn
Avec Sophie Thatcher, Charles Melton, Havana Rose Liu, Kristine Froseth, Shioli Kutsuna, Aoi Yamada, Dougray Scott, Diego Calva, Hidetoshi Nishjima
THEMA FUTUR
Dix ans séparent Her Private Hell de The Neon Demon, le précédent long-métrage de Nicolas Winding Refn. Entretemps, le réalisateur de Drive s’est concentré sur deux mini-séries, Too Old to Die Young destinée à Amazon Prime Video et Copenhagen Cowboy à Netflix. Pour son onzième film, le cinéaste danois se laisse guider par deux idées à priori sans lien qui germent simultanément dans son esprit. L’une est liée à une jeune femme qui débarque dans une ville imaginaire, l’autre à un homme prêt à descendre en enfer pour sauver sa fille. C’est en combinant ces amorces d’histoires qu’il concocte le scénario de Her Private Hell. S’il ne s’agit en aucun cas d’un remake du film homonyme réalisé par Norman J. Warren en 1968, Refn est conscient de cet antécédent cinématographique avec lequel il partage quelques éléments, notamment un univers sulfureux, des personnages ambigus et une frontière floue entre la fascination et la répulsion. Jusqu’alors spécialisé dans l’écriture de séries TV, Esti Giordani co-écrit le script du film avec NWR, mais ce scénario n’est pas gravé dans le marbre et change sans cesse pendant les prises de vues. La fin est même radicalement modifiée en cours de route, sans que les acteurs et l’équipe n’en soient informés jusqu’au dernier moment. Projet résolument atypique, Her Private Hell est tourné à Copenhague pendant 57 jours consécutifs et met en vedette Sophie Thatcher, nouvelle égérie du cinéma de genre après ses prestations très remarquées dans Le Croque-mitaine, Heretic et surtout Companion.


Nous sommes dans une ville futuriste inquiétante, où se hérissent des buildings sombres enveloppés d’une brume mystérieuse. Sophie Thatcher incarne Elle, une actrice qui se prépare à jouer dans un film que dirige son père, l’inquiétant Johnny Thunders (Dougray Scott). Alors qu’elle rentre chez elle, dans le luxueux Tower Hotel, elle croise sa future partenaire à l’écran, la joviale et pétillante Hunter (Kristine Froseth). Cynique et désabusée, Elle entretient une relation tendue avec Dominique (Havana Rose Liu), une ancienne amie devenue sa belle-mère. Alors que les deux actrices participent à une séance d’essayage avec deux couturières très bizarres (Shioli Kutsuna et Aoi Yamada) et s’apprêtent à tourner les premières scènes du film, la légende du « Leatherman » commence à alimenter les conversations. Il s’agirait d’un être diabolique vêtu de cuir et se dissimulant dans la brume, prêt à assassiner les jeunes femmes qui passent à sa portée. Parallèlement, des flash-backs nous présentent le soldat K (Charles Melton), un G.I. stationné au Japon qui est prêt à tout pour retrouver sa fille disparue, y compris se frotter à de dangereux yakuzas. Toutes les pièces de ce puzzle narratif étrange finissent par se rassembler peu à peu…
Une jolie coquille vide
Fidèle à ses obsessions esthétiques, Winding Refn nous happe dès les premières secondes par la plastique irréprochable de son film. Les panoramas futuristes sont splendides, tandis que les décors, les costumes et les maquillages rivalisent de beauté. À l’avenant, le légendaire compositeur Pino Donaggio signe une partition ensorcelante, hitchcockienne en diable, qui nous rappelle ses grandes heures aux côtés de Brian De Palma. Mais un collage de belles images et de belles musiques suffit-il à faire un bon film ? Hélas, non. Le monde froid et aseptisé que nous livre NWR semble tout droit échappé d’un spot publicitaire pour parfum, où les femmes sont séduisantes et sophistiquées, et les hommes ténébreux et sexy. Cette jolie coquille finit par nous sembler bien vide, d’autant que le récit confus dans lequel nous plonge Her Private Hell part dans tous les sens sans parvenir à nous captiver. C’est d’autant plus dommage que parfois, en de rares instants, Refn nous laisse entrevoir des séquences au potentiel dramatique fort, comme ce meurtre aperçu derrière les vitres d’un immeuble lointain (quelque part à mi-chemin entre Fenêtre sur cour et Suspiria), ou cette mise en abime vertigineuse où deux films de science-fiction s’imbriquent l’un dans l’autre. Là où David Lynch savait cultiver l’étrangeté et l’opacité en retrouvant miraculeusement la tessiture des rêves, son confrère danois se casse les dents. Car l’exercice finit par nous sembler vain, voire prétentieux. Her Private Hell ressemble au fantôme du grand film qu’il aurait pu être. Mais il n’en a que l’apparence, pas l’âme.
© Gilles Penso
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