En 1911, Georges Méliès est déjà une figure incontournable du cinéma. Voilà près de quinze ans que l’ancien illusionniste parisien explore les possibilités de cet art naissant, découvert à la suite d’une démonstration du cinématographe des frères Lumière. En multipliant les trucages, il invente un langage visuel inédit qui fait sa renommée bien au-delà de la France, jusqu’à l’ouverture d’une succursale de sa société aux États-Unis. Il décide alors de mettre la pédale douce sur ses activités cinématographiques. « J’ai fait, entre 1896 et 1909, près de cinq-cents films dont j’ai préparé tous les décors, imaginé les scénarios, dirigé les prises de vues », déclare-t-il à l’époque. « J’ai mérité de me reposer. D’ailleurs, mon théâtre absorbe tous mes soins. Et puis j’ai trop de préoccupations financières pour me lancer dans une nouvelle aventure. » (1) Mais Charles Pathé, qui vient de perdre l’une de ses plus grandes vedettes de l’époque, Max Linder, cloué au lit pour cause de maladie, a besoin de nouveaux films. Malgré ses réticences, Méliès accepte de se lancer dans un tour de magie supplémentaire, bien décidé à montrer qu’il est encore capable de faire frissonner le public. En mai 1911 commencent alors les préparatifs des Hallucinations du Baron de Munchausen, un film de onze minutes très librement inspiré des exploits d’un véritable aristocrate allemand du XVIIIᵉ siècle, entré dans la littérature en 1785 sous la plume de Rudolph Erich Raspe. Le cinéaste s’entoure pour l’occasion de plusieurs de ses fidèles collaborateurs et réinvestit son studio de Montreuil.


Prétexte à une succession ininterrompue de trucages et de tableaux spectaculaires, Les Hallucinations du baron de Munchausen fait quasiment office de « best of » de l’univers de Méliès. Après un dîner trop copieux, le baron de Munchausen (incarné par le cinéaste lui-même) s’endort paisiblement dans son vaste lit. Mais à peine les yeux clos, la réalité bascule. Toute la nuit, il est entraîné dans un tourbillon d’hallucinations où se succèdent les visions merveilleuses et les cauchemars extravagants. Un bal fastueux laisse place aux splendeurs de l’Égypte antique, avant que des vestales, des fontaines vivantes et des créatures fantastiques n’envahissent l’écran. Prisonnier d’une caverne infernale peuplée de démons et d’hommes-crapauds, le Baron doit bientôt affronter un impressionnant dragon qui crache de la fumée et des étincelles. Lorsqu’il croit enfin retrouver la sécurité de sa chambre, le monstre réapparaît dans le miroir, bientôt remplacé par une fascinante femme-araignée aux longues pattes tentaculaires. Pirates, explosions et métamorphoses improbables se succèdent ensuite dans une escalade de visions toujours plus délirantes. Jusqu’à ce que la lune elle-même prenne les traits d’un visage grimaçant, puis d’un éléphant à lunettes qui l’asperge d’eau. Hors de lui, le Baron fracasse son miroir… et s’éveille enfin, libéré de cette nuit de folie.
Nuit de folie
Georges Méliès livre donc ici une démonstration spectaculaire de son savoir-faire toujours intact. « Il est partout à la fois », raconte sa petite-fille Madeleine Malthête-Méliès. « Il peint, cloue, griffonne des dizaines de croquis. Sa jeunesse est revenue, il revit les années passées et veut réaliser un chef d’œuvre. » (2) Une fois le tournage et le montage achevés, le film est mis en couleurs au sein des ateliers de Pathé. L’intrigue, volontairement simple, sert avant tout de prétexte à un enchaînement de visions fantastiques où le cinéaste déploie toute la richesse de son vocabulaire visuel. Fondus, substitutions image par image, trucages pyrotechniques et transformations s’enchaînent avec une fluidité remarquable. Parmi les trouvailles les plus marquantes figure l’utilisation du grand miroir qui domine la chambre du Baron. Grâce à un subtil jeu de composition et à la parfaite synchronisation des comédiens, Méliès brouille sans cesse la frontière entre le réel et le rêve. Certaines apparitions restent mémorables, tout particulièrement cette étrange femme-araignée prisonnière de sa toile qui agite ses pattes aux allures de tentacules, ou ce fameux costume de dragon mécanique, déjà aperçu quelques années plus tôt dans La Fée Carabosse. Lorsque le film sort, pourtant, l’accueil reste mitigé. Le public, désormais habitué aux prouesses techniques, se tourne vers des récits plus développés et des personnages plus complexes. Méliès, lui, préfère s’en tenir à ses habitudes, au risque de dérouter une partie des spectateurs. Cette évolution des goûts contribuera bientôt au déclin de son modèle de cinéma. Mais Les Hallucinations du baron de Munchausen demeure aujourd’hui un précieux témoignage de l’inventivité inépuisable de l’un des plus grands pionniers du septième art.
(1) et (2) Extraits du livre Méliès l’enchanteur de Madeleine Malthête-Méliès, 1973.
© Gilles Penso
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