

Boris Karloff incarne un savant prêt à tout pour poursuivre ses expériences médicales, quitte à profiter de l’évasion d’un redoutable gorille…
THE APE
1940 – USA
Réalisé par William Nigh
Avec Boris Karloff, Maris Wrixon, Gene O’Donnell, Dorothy Vaughan, Gertrude Hoffman, Henry Hall, Selmer Jackson, Jessie Arnold, George Cleveland, Ray Corrigan
THEMA SINGES
Transformé en superstar de l’horreur grâce à Frankenstein, La Momie et La Fiancée de Frankenstein, Boris Karloff rejoint ensuite la compagnie de production Monogram Pictures, spécialisée dans les films de genre à tout petit budget. Sous cette égide, il incarne à cinq reprise le détective James Lee Wong, inspiré des récits de Hugh Wiley. Entre 1938 et 1940, il tient donc le rôle principal de Mr. Wong détective, Le Mystère de Mr. Wong, Mr. Wong in Chinatown, The Fatal Hour et La Malédiction, tous mis en scène par William Nigh (un vétéran en activité depuis 1914). Un sixième film de cette série se prépare, mais entretemps Le Fils de Frankenstein triomphe sur les écrans et pousse Monogram à changer d’avis. Si Wong réapparaît dans Phantom of Chinatown, c’est cette fois-ci sous les traits de l’acteur Keye Luke. Karloff, lui, est ramené dans le domaine qui lui sied le mieux : le cinéma d’épouvante. Le voilà donc en tête d’affiche de The Ape, dont le scénario est écrit par Curt Siodmak et Richard Carroll d’après une pièce d’Adam Hull Shirk jouée depuis 1927 sur les planches de Los Angeles. Quant à la mise en scène, elle échoit naturellement à William Nigh. L’ex-monstre de Frankenstein entre ainsi dans la peau d’un savant excentrique – le type de rôle qu’il tenait déjà dans des films tels que Le Fantôme vivant, Le Rayon invisible, Juggernaut, Cerveaux de rechange ou Celui qui avait tué la mort.


Le docteur Bernard Adrian qu’incarne ici Karloff n’est pas à proprement parler un savant fou mais un docteur dont les théories avant-gardistes et les manières austères ont transformé en paria. Contraint de devenir médecin dans une petite ville après que la communauté médicale eut rejeté ses idées, il persiste toutefois à mener ses expériences sur la régénération nerveuse, avec le soutien discret de Jane (Gertrude Hoffman), sa vieille gouvernante muette. Il se donne pour mission de guérir la paralysie due à la polio dont souffre Frances Clifford (Maris Wrixon), une jeune fille de la région, afin qu’elle puisse enfin épouser son bien-aimé, Danny Foster (Gene O’Donnell). Au terme de nombreux travaux, le docteur détermine que tout ce dont il a besoin, c’est de liquide céphalo-rachidien provenant d’un autre être humain pour parachever la formule de son sérum expérimental. Mais comment l’obtenir ? Alors que notre bon docteur se creuse les méninges, un singe de cirque féroce nommé Nabu blesse mortellement son dresseur avant de s’échapper de sa cage et de semer la terreur parmi les habitants de la ville. Après avoir erré quelque temps, le gorille finit par s’introduire dans le laboratoire du docteur Adrian. Celui-ci parvient à le tuer avant qu’il ne puisse lui faire du mal. Et soudain, face à cette dépouille velue, une folle idée lui traverse l’esprit…
Un vrai faux singe
Monogram oblige, le budget est ramené à sa plus simple expression et le tournage du Singe tueur ne dure qu’une semaine, dans la ville californienne de Santa Clarita. Malgré l’utilisation très visible de stock-shots pour toutes les scènes de cirque, William Nigh compose habilement avec son manque de moyens. Les décors et les actions sont limités, certes, mais les acteurs jouent juste et l’intrigue se tient, malgré son postulat parfaitement invraisemblable. Car Le Singe tueur nous plonge dans une mise en abîme intéressante, dans la mesure où le gorille est au départ un acteur dans un costume (Ray Corrigan, habitué à cet exercice) qu’on essaie de faire passer aux yeux des spectateurs pour un vrai gorille. Puis, après sa mort, le savant enfile sa peau et fait croire qu’il est un primate authentique pour pouvoir tuer en toute impunité, sollicitant cette fois-ci la complicité du public qui sait avoir affaire à un homme déguisé. Le « faux vrai » et le « vrai faux » se succèdent donc, se distinguant simplement par la démarche de la bête : simiesque au départ, puis beaucoup plus bipède et humanoïde. Karloff, lui, est toujours à l’aise dans un registre ambigu – mi inquiétant, mi attendrissant. Ici, son personnage motive ses actes par la perte de sa fille – qu’il fut incapable de sauver – et par le transfert qu’il effectue sur Frances. La jeune femme paralysée est donc moins un cobaye à ses yeux qu’un moyen de réparer une erreur passée pour obtenir une sorte de rédemption. Le fait que ce médecin soit un marginal, moqué par l’ensemble de la ville à l’exception de Frances et de sa mère, amplifie sa détermination mais aussi son basculement vers une sorte d’obsession aux frontières de la folie. Cette série B fauchée au concept improbable révèle donc plus de profondeur et de complexités qu’on aurait pu l’imaginer de prime abord.
© Gilles Penso
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