

En fin de carrière, Gérard Oury transforme Philippe Noiret et Gérard Jugnot en spectres désireux de régler leurs comptes avec le monde des vivants…
FANTÔME AVEC CHAUFFEUR
1996 – USA
Réalisé par Gérard Oury
Avec Philippe Noiret, Gérard Jugnot, Jean-Luc Bideau, Charlotte Kady, Daniel Russo, Daniel Gélin, Sophie Desmaret
THEMA FANTÔMES
Lorsqu’il se lance dans Fantôme avec chauffeur, Gérard Oury n’est plus le jeune metteur en scène qui, deux décennies plus tôt, faisait exploser les compteurs du box-office avec Le Corniaud et La Grande vadrouille. Né en 1919, passé par le Conservatoire et d’abord comédien avant de devenir scénariste puis réalisateur, Oury s’est imposé comme l’un des grands architectes de la comédie populaire française. Ses films ont cumulé près de 69 millions d’entrées en France et associé son nom à un cinéma spectaculaire, fondé sur les duos d’acteurs, les situations burlesques et une mécanique comique savamment huilée. Au début des années 1990, pourtant, le cinéaste connaît un passage à vide. Vanille fraise, en 1989, est une déconvenue, tandis que La Soif de l’or, sorti en 1993, lui permet de retrouver quelque peu les faveurs du public. Fasciné par les possibilités des trucages numériques qu’il expérimenta justement pour la première fois à l’occasion de cette comédie mettant en vedette un harpagon incarné par Christian Clavier, il réfléchit à un moyen de les exploiter sur une plus grande échelle. Les succès des Visiteurs et des Anges gardiens le confortent dans cette idée. En 1994, il imagine donc une comédie fantastique qui permettrait aux personnages de traverser les murs, de disparaître ou de côtoyer les vivants sans pouvoir être vus. Fait rare dans sa carrière : il ne participe pas directement à l’écriture du scénario et laisse Francis Veber s’en charger.


Tout commence par deux morts. Philippe Bruneau-Teissier (Philippe Noiret), grand patron d’un empire industriel, et son chauffeur Georges Morel (Gérard Jugnot) sont assassinés l’un après l’autre. De leur vivant, les deux hommes entretenaient une relation strictement professionnelle : le patron commandait, le chauffeur exécutait. Rien, ou presque, ne semblait devoir les rapprocher. La mort va pourtant bouleverser cette hiérarchie. Désormais débarrassés de leurs enveloppes charnelles, Bruneau-Teissier et Georges errent parmi les vivants sans parvenir à communiquer avec eux. Ils assistent impuissants aux conséquences de leur disparition et découvrent qu’ils disposent d’un délai limité avant de devoir définitivement quitter le monde des vivants : quarante-huit heures pour comprendre ce qui leur arrive et régler les affaires qu’ils ont laissées derrière eux. Pour Bruneau-Teissier, la plus importante concerne son fils. Le jeune homme, passionné de jeux vidéo, vit largement dans une réalité virtuelle qui l’a éloigné de son père. Entre eux, les années ont creusé un fossé. La mort va paradoxalement offrir au grand patron une dernière chance de renouer avec lui.
La petite vadrouille
Difficile de défendre Fantôme avec chauffeur comme l’un des sommets de la filmographie de Gérard Oury. La mécanique comique est inégale, certains gags ont lourdement vieilli et le scénario de Francis Veber, indigne du talent que nous lui connaissons, peine à exploiter jusqu’au bout son idée fantastique. Le personnage de Georges s’encombre notamment de sous-intrigues – histoires de sexe, trafic de drogue et petites combines – qui détournent le film de ce qui en constitue le véritable intérêt. Car c’est bien la relation entre le père distant et le fils lointain qui devrait logiquement faire battre le cœur de cette intrigue. Âgé alors de 76 ans, Gérard Oury nous parle du vieillissement, de la mort, de la filiation, des regrets et de l’amour paternel. Le vénérable cinéaste semble finalement moins intéressé par les fantômes que par ce que leur disparition révèle des vivants. Les effets numériques, eux, accusent leur âge. Variantes cheap de celles de Ghost, les apparitions, les traversées de murs et les interactions entre morts et vivants auraient plutôt tendance à nous évoquer les tours de passe-passe visuels de Garou-Garou, le passe-muraille, sans pour autant exhaler le même charme ou la même poésie. Le résultat est donc très maladroit, mais pas totalement dénué de charme. D’autant que Fantôme avec chauffeur prend aujourd’hui des allures de film testamentaire. Oury semble filmer là un monde en train de disparaître et une génération appelée à laisser sa place à une autre, plus jeune et plus technologique. L’accueil du public et de la critique sera glacial. Oury aura encore le temps de réaliser Le Schpountz en 1999 avant de tirer définitivement sa révérence.
© Gilles Penso
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