

Deux ordinateurs extrêmement puissants, conçus simultanément aux États-Unis et en Russie, se révoltent contre leurs créateurs et prennent le contrôle…
COLOSSUS : THE FORBIN PROJECT
1970 – USA
Réalisé par Joseph Sargent
Avec Eric Braeden, Gordon Pinsent, Susan Clark, William Schallert, Leonid Rostoff, Georg Stanford Brown, Willard Sage, Alex Rodine, Martin E. Brooks, Marion Ross
Très ambitieux malgré son modeste budget de deux millions de dollars, Le Cerveau d’acier s’inspire du roman Colossus de D.F. Jones, premier tome d’une trilogie littéraire à succès. Sa mise en chantier chez Universal constitue sans doute une réponse à 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, avec lequel il partage un point commun narratif majeur : l’idée d’un ordinateur surpuissant qui décide de prendre le contrôle de ses créateurs, quitte à éliminer les vies qu’il juge inutiles ou peu propices à son propre développement. Le scénario évoque également le postulat de Point limite, où un incident technique irréversible précipitait les populations du monde vers le chaos nucléaire. L’écriture est confiée à James Bridge, futur réalisateur du Syndrome chinois, qui se documente abondamment sur les systèmes de défense américains pour nourrir son travail. La mise en scène revient quant à elle au prolifique Joseph Sargent, signataire de nombreux épisodes de séries TV (notamment pour Lassie et Des agents très spéciaux), mais aussi de films très éclectiques. On lui doit pêle-mêle des thrillers solides (Les Pirates du métro), des œuvres de genre sympathiques (En plein cauchemar) mais aussi des nanars invraisemblables (Les Dents de la mer 4). Le Cerveau d’acier se situe clairement sur le dessus du panier. C’est l’un des films les plus mémorables et les plus impressionnants de sa filmographie.


Le film s’ouvre sur l’annonce publique d’un projet jusqu’alors tenu top secret : la création d’un cerveau électronique d’une puissance inédite, Colossus, supervisé par un expert en informatique, le docteur Charles Forbin (Eric Braeden). Conçue pour garantir aux États-Unis un système de défense infaillible et impénétrable, capable de prendre des décisions rapides dénuées d’émotion et d’agréger toutes les informations nécessaires, cette machine omnipotente est dissimulée au cœur des montagnes Rocheuses, dans le Colorado, tandis que son centre de commande se situe en Californie. Alors que le président américain s’adresse fièrement à la nation pour inaugurer le lancement de Colossus, le gouvernement apprend que la Russie vient de mettre au point un dispositif équivalent, baptisé Guardian. Bientôt, les deux cerveaux artificiels entrent en communication et élaborent un langage commun inconnu des êtres humains. Pour éviter tout incident diplomatique, Washington et Moscou décident d’éteindre simultanément les deux machines. Très mécontents, les superordinateurs se révoltent alors et échappent soudain à tout contrôle…
Skynet avant l’heure
C’est une musique électronique expérimentale, façon Planète interdite, qui ouvre le film, combinée progressivement avec des instruments jazz et classiques. Cette composition de Michel Colombier, dynamique et vectrice de moments de suspense intenses, évoque certains des travaux de Laolo Schifrin et Jerry Goldsmith. La mise en scène très solide de Sargent s’appuie très efficacement sur cette bande originale, et si le décor futuriste dans lequel est bâti Colossus impressionne par son caractère vertigineux, la quête de réalisme reste le maître-mot du film. L’approche presque clinique des processus techniques décrits dans le film rapproche son style de celui du Voyage fantastique de Richard Fleischer ou du Mystère Andromède de Robert Wise. C’est précisément cette recherche de crédibilité qui rend le scénario du Cerveau d’acier si terrifiant. Sans effet ostentatoire, le film dépeint une fin du monde d’autant plus angoissante qu’elle paraît plausible. Ici, l’humanité construit elle-même son propre dictateur et s’y soumet jusqu’à perdre toute liberté individuelle. Revoir Le Cerveau d’acier à l’heure des déploiements exponentiels de l’intelligence artificielle a quelque chose de profondément troublant, révélant le caractère incroyablement prophétique du roman de Jones et du film de Sargent. Sur fond de guerre froide, le scénario anticipe sur les dangers d’une technologie échappant au contrôle de savants n’ayant manifestement rien retenu du mythe de l’apprenti sorcier. D’où plusieurs échos au mythe de Frankenstein, dont le film propose une relecture technologique glaçante… prélude à ce que montrera Terminator près de quinze ans plus tard.
© Gilles Penso
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