GLISSEMENTS PROGRESSIFS DU PLAISIR (1974)

Accusée de meurtre, une jeune femme altère le comportement des juges, des policiers et des prêtres… S’agit-il d’une sorcière ?

GLISSEMENTS PROGRESSIFS DU PLAISIR

 

1974 – FRANCE

 

Réalisé par Alain Robbe-Grillet

 

Avec Anicée Alvina, Olga Georges-Picot, Michael Lonsdale, Jean Martin, Marianne Eggerickx, Isabelle Huppert, Claude Marcault, Jean-Louis Trintignant

 

THEMA TUEURS I SORCELLERIE ET MAGIE

Glissements progressifs du plaisir est né d’un pari. Un soir, au cours d’un dîner, le scénariste et réalisateur Alain Robbe-Grillet discute avec son ami producteur André Cohen, frustré de n’investir que dans des films à gros budget qui ne rapportent pas grand-chose (il sort tout juste du polar Trois milliards dans l’ascenseur, avec Michel Bouquet, Dany Carrel et Serge Reggiani). Robbe-Grillet lui assure qu’il sera capable de faire un film pour 500 000 francs seulement. Le pari est tenu. Dans la foulée de son sulfureux L’Eden et après, le cinéaste concocte une nouvelle œuvre expérimentale aux confins du fantastique, de l’horreur et de l’érotisme, inspirée du livre La Sorcière de Jules Michelet, pour laquelle il lui faut une actrice principale très peu pudique. C’est son épouse Catherine Robbe-Grillet qui repère Anicée Alvina (vingt ans à peine) dans le drame Le Rempart des Béguines. Le réalisateur tombe immédiatement sous le charme et construit entièrement le film autour d’elle. Malgré les faibles moyens débloqués par la production, le tournage se déroule dans la bonne humeur pendant seize jours consécutifs, en extérieurs naturels à Paris, dans le donjon de Vincennes et sur les falaises d’Étretat. Alvina joue Alice, une jeune femme soupçonnée d’être une espèce de sorcière des temps modernes. Sa colocataire Nora (Olga Georges-Picot) a été retrouvée morte, une paire de ciseaux enfoncée dans le cœur, alors qu’elle était attachée aux montants du lit. La jeune fille possèderait-elle des pouvoirs démoniaques ?

Alain Robbe-Grillet joue habilement avec la fausse ingénuité de sa jeune actrice et même avec sa relative inexpérience – elle prononce ses dialogues comme une fillette, multiplie les moues naïves – pour mieux décrire le trouble qu’elle provoque chez ses interlocuteurs. Ce sont principalement les hommes qui tombent comme des mouches face à ces sortilèges dont on ne saurait dire s’ils sont réels ou imaginaires. Trois figures d’autorité – le policier, le prêtre et le magistrat – se heurtent ainsi aux murs invisibles qui entourent cette fille à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession et n’en ressortent pas indemnes. On apprécie au passage la prestation de Jean-Louis Trintignant, vedette invitée au look de policier caricatural à mi-chemin entre l’inspecteur Clouzeau et l’inspecteur Gadget (grand pardessus, chapeau mou, moustache, lunettes teintées), et de Michael Lonsdale qui promène ici sa grande silhouette en démontrant une fois de plus l’étonnant éclectisme de ses choix de carrière : cinq ans plus tôt il partageait la vedette avec Louis de Funès dans Hibernatus, et cinq ans plus tard il allait affronter James Bond dans Moonraker ! Les décors du film, réduits à leur plus simple expression, induisent une certaine théâtralité et détournent les contraintes budgétaires qui imposent un tel minimalisme pour les muer en choix artistiques.

Un film condamné au bûcher

Dès les premières minutes, les gros plans, les éclairages colorés, le montage déstabilisant, les effets sonores excessifs ou encore l’entremêlement de l’érotisme et de la mort portent la signature du cinéaste, annonçant les effets de style d’Hélène Cattet et Bruno Forzani (Amer, L’Étrange couleur des larmes de ton corps). Certaines images macabro-surréalistes évoquent aussi des cinéastes aussi disparates que Jean Rollin ou Luis Buñuel. Mais Robbe-Grillet possède un style bien à lui, jouant sans cesse à désorienter ses spectateurs. La peinture et le vin rouge se transforment en sang, les corps inertes des mannequins et ceux des femmes en chair et en os se confondent, la réalité et le fantasme ne font plus qu’un, le temps et l’espace s’abolissent. Osant tout ce que cette époque de libertés artistique lui permet, le cinéaste compose des tableaux de femmes suppliciées dans une ambiance médiévale, frôlant parfois les codes des films de prisons de femmes ou de « nunsploitation » ou s’adonnant à des séquences fétichistes bizarres, comme celle des œufs cassés sur le corps nu d’Olga Georges-Picot. Le film s’autorise aussi des touches d’humour surprenantes, notamment via le personnage du policier qui, d’emblée, se lance dans un interrogatoire absurde aux allures d’inventaire à la Prévert. Mais tout le monde ne sera pas sensible à cette gaudriole. Plusieurs mouvements féministes français attaquent le film, et l’Italie l’interdit purement et simplement sur son territoire en le condamnant pour outrage aux mœurs. Des autodafés sont même organisés en place publique pour détruire toutes les copies de cette œuvre déclarée impie ! Ce qui n’empêchera pas Glissements progressifs du plaisir d’être un succès en salles et de se transformer peu après en ciné-roman publié par les Éditions de Minuit.

 

© Gilles Penso

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