

Une jeune orpheline assiste au tournage d’une nouvelle adaptation de La Reine des Neiges et tombe sous le charme vénéneux de l’actrice principale…
LA TOUR DE GLACE
2025 – FRANCE
Réalisé par Lucile Hadzihalilovic
Avec Marion Cotillard, Clara Pacini, August Diehl, Aurélia Petit, Cassandre Louis Urbain, Laurent Lufroy, Valentina Vezzoso, Marine Gesbert, Dounia Sichov
THEMA CONTES
Après The Ugly Stepsister de la Norvégienne Emilie Blichfeldt, c’est au tour de la réalisatrice française Lucile Hadzihalilovic de revisiter un conte du 19ème siècle, non pas des frères Grimm mais du danois Hans Christian Andersen, dont la libre adaptation de La Reine des Neiges a valu au studio Walt Disney un de ses plus grands succès commerciaux. Ici, Marion Cotillard fait chavirer le cœur d’une adolescente, qui au contraire d’une jeune Heidi, redescend de sa montagne, pleine de son imaginaire, pour explorer avec envie les artifices du monde d’en bas. Comme un papillon à peine sorti de sa chrysalide, attiré par la lumière d’une flamme, il s’agira pour elle de ne pas rater son envol et de garder ses ailes intactes. Avec ce quatrième film, tourné en partie dans la montagne, Lucile Hadzihalilovic semble avoir fait le tour d’un cycle de saisons hors du monde réel, qui aurait commencé au printemps avec Innocence, aurait continué en été avec Évolution, en automne avec Earwig, pour s’achever en hiver avec La Tour de Glace. Comme une mise en abîme de son propre cinéma intimiste, la réalisatrice met en scène apparences et faux-semblants qui troublent encore plus le difficile passage à l’âge adulte. Celui-ci demanderait une certaine mise à mort impossible de l’enfance, qui ne pourrait s’accomplir que dans une violence froide et passive – des thèmes de prédilection pour la cinéaste, dont l’œuvre convoque aussi bien parfois un surréalisme buñuelien qu’une poésie picturale à la Tarkovski. Un univers où le spectateur se perd ou se laisse porter par ce cinéma de la lenteur aux accents uniques en leur genre.


La Tour de Glace nous immerge donc dans l’univers cruel des contes pour enfants par la magie de ses images féériques, de ses décors somptueux, de la musique envoutante de Messiaen, aussi bien que par ses silences et ses sons minimalistes. Si une table entourée d’orphelins dans une maison d’accueil dans la montagne enneigée nous évoque le 19ème siècle de Dickens, nous sommes bien ici dans les années 1970, non pas criardes et débridées mais contemplatives et sobres, comme un envers du décor qui tranche avec son époque. Nous y suivons les péripéties de Jeanne (Clara Pacini), une jeune orpheline à la fois timide et intrépide, qui fugue dans la neige pour espérer rejoindre la vie d’autres adolescents de son âge, reflétée, dans son rêve d’émancipation, par la patinoire de Noël. Sans endroit pour dormir, elle échouera dans les coulisses d’un tournage où règne une actrice névrosée et tyrannique, Cristina (Marion Cotillard), qui y incarne la Reine des neiges d’Andersen, le personnage favori de la jeune fille. Sous le charme de cette image féérique, l’enfant, en quête d’une mère de substitution, va devoir en fait affronter une ogresse menaçante et tragique qui apparait comme une mise en garde de ce que le monde pourrait réserver. Si l’univers de la réalisatrice est résolument claustrophobe, ambigu, déroutant, et si la participation d’enfants et adolescents dans des films destinés aux adultes perturbe volontairement, la réalisatrice a le grand mérite d’imposer sa marque film après film, au point de constituer une œuvre unique. Sa cinématographie personnelle envoute encore tout en tranchant avec le reste de sa filmographie, non pas dans sa forme, mais dans le sens où ici Jeanne évolue dans un monde réel qui ne laisse aucune ambigüité. Lorsqu’elle sommeille et qu’on la croit rêver, c’est en fait la réalité du plateau qui apparait sous nos yeux. Peut-être parce que plus adolescente qu’enfant, avec un regard plus lucide, Jeanne ne cesse de s’enfuir devant les dangers qui la menacent.
Un conte pernicieusement enchanté !
La reine Marion Cotillard, actrice accomplie, ensorcèle dans le film la jeune Clara Pacini dont c’est le premier long-métrage. Le duo fascine avec un jeu d’actrices dans la retenue mais dont l’intensité est à son paroxysme. À noter dans des rôles secondaires Gaspar Noé en réalisateur inquiet devant les colères d’une star capricieuse, et August Diehl en complice de la vedette, prêt à satisfaire toutes ses demandes, tout en n’ignorant rien de la noirceur de sa psyché. Le film multiplie les références, notamment à Hitchcock. On reconnait le chignon de Vertigo, l’enjeu scénaristique autour de la double personnalité, le trauma enfoui. De plus, le traitement d’une actrice blessée sur le tournage ne va pas sans évoquer le cauchemar de Tippi Hedren sur Les Oiseaux, comme l’idée d’un « droit de cuissage » pour être actrice. Parmi les autres références, outre le cinéma de Powell et Pressburger notifié par l’apparition d’une splendide affiche des Chaussons rouges, on y reconnait les goûts de l’actrice pour la vampire saphique et sensuelle d’Harry Kümel incarnée par Delphine Seyrig dans Les Lèvres rouges, dont elle reprend la coiffure et l’apparence pour le personnage de Cristina. Et ses plans de neige, vraie ou artificielle, évoquent aussi bien l’époque des grands studios hollywoodiens que le cinéma japonais, dont la cinéaste revendique l’influence poétique. Dans les cristaux magiques de cette Tour de Glace où se crée l’illusion, comme le susurre sensuellement la chanteuse glamour Marie France dans le Barocco de Téchiné : « On se voit se voir… »
© Quélou Parente
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