

Dans un monde futuriste qui a éradiqué la maladie et la mort chez les plus nantis, une artiste lassée par l’éternité décide de mettre fin à ses jours…
THE END OF IT
2026 – NORVÈGE / GB / ESPAGNE
Réalisé par Maria Martinez Bayona
Avec Rebecca Hall, Noomi Rapace, Gael Garcia Bernal, Alba Tonini, Aïda Ballmann, Florentine Behrend, Claudia Blanco, Holly Dixon, Rosa Escoda
THEMA FUTUR
Pour son premier long-métrage, la réalisatrice espagnole Maria Martinez Bayona, formée à la National Film and TV School de Londres, s’embarque sur un projet ambitieux d’anticipation et s’offre trois têtes d’affiche : Rebecca Hall (Le Prestige), Noomi Rapace (Prometheus) et Gael Garcia Bernal (Old). L’idée de The End of it lui vient à la lecture d’un article surprenant dans la presse. « C’était quelque chose comme : la première personne qui vivra jusqu’à 1000 ans est déjà née », raconte-t-elle. « Ça m’a complètement bouleversée, ça a touché quelque chose de très profond dans mes peurs personnelles du vieillissement et de la mort. J’ai commencé à imaginer à quoi ressembleraient la vie et la société si on atteignait ce point. Et puis j’ai pensé à notre obsession actuelle pour repousser la mort, effacer les rides, effacer toute trace du fait de vivre. Si on efface la mort, qu’est-ce qui arrive à nos relations, à nos motivations ? » (1) Si le postulat du film peut évoquer celui d’un épisode de Black Mirror et si la réalisatrice cite de nombreux cinéastes parmi ses influences (de Yorgos Lanthimos à Luis Buñuel en passant par Julia Ducournau, Jonathan Glazer, Ruben Östlund ou Todd Haynes), The End of it se distingue par son originalité et ses partis pris artistiques radicaux. Tourné sur l’île de Tenerife, le premier film de Bayona ne ressemble à aucun autre.


Dans un futur proche qui ressemble étrangement au nôtre, l’humanité a vaincu le vieillissement et rendu la mort presque facultative. À l’aube de ses 250 ans, Clare (Rebecca Hall), ancienne artiste plasticienne provocatrice, traverse pourtant une profonde crise existentielle. Lorsqu’une côte brisée est remplacée et qu’elle découvre qu’il s’agissait de son dernier os d’origine, elle prend conscience qu’il ne reste presque plus rien de son ancienne vie en elle. Fatiguée d’une existence devenue interminable, Clare décide alors d’arrêter les traitements qui renouvellent constamment ses cellules. Elle annonce qu’elle mourra dans douze jours, à l’occasion d’une performance artistique qui marquera son grand retour sur la scène publique. Sa décision bouleverse son entourage. Son mari Diego (Gael García Bernal) refuse de comprendre pourquoi elle voudrait renoncer à l’immortalité, tandis que Sarah (Beanie Feldstein), son assistante robotique, peine aussi à saisir ce choix. Sa fille Martha (Noomi Rapace), âgée de 180 ans, revient pour lui dire adieu, accompagnée d’un bébé androïde destiné à servir de cobaye dans l’espoir de donner une nouvelle place à sa descendance dans cette société éternelle. À mesure que le compte à rebours approche, Clare profite de sa mort annoncée pour redevenir l’artiste qu’elle avait cessé d’être. Une question vertigineuse se pose alors : que signifie encore vivre lorsque mourir est devenu un choix ?
Mourir ne peut attendre
C’est à une réflexion jusqu’au-boutiste sur le culte de la jeunesse, de la beauté et de la superficialité que nous convie Maria Martinez Bayona. L’héroïne campée par Rebecca Hall est pourtant comblée : belle, talentueuse, riche, célèbre. Mais il devient évident que cette vie éternelle est devenue lassante, vide de sens, translucide. Le discours que Clare lance pendant sa soirée d’anniversaire est à ce titre édifiant : elle se sent comme une ligne horizontale qui s’étirerait à l’infini jusqu’à disparaître. Par conséquent, pourquoi ne pas mettre un terme à tout ça et enfin mourir ? Le silence glaçant qui succède à cette prise de parole est brusquement interrompu par « The Rhythm of the Night » qui résonne soudain dans toute la pièce tandis que les éclairages disco s’illuminent. Ce gag sonore inattendu prouve que l’approche de la réalisatrice n’évacue aucun humour, fut-il noir et désespéré. C’est mi amusés mi effrayés que nous observons cette artiste faire face à un squelette constitué de ses propres os et transformé en œuvre d’art. Dans cette réinvention de la célèbre figure de la vanité, Clare semble s’interroger sur sa propre humanité. Que reste-t-il d’elle lorsque son corps n’a plus ses « pièces d’origine » ? Pas simple de traiter un tel sujet sans s’aliéner les spectateurs, dans la mesure où cette protagoniste se prête peu à l’empathie. Elle rejette sa propre maternité, s’isole des autres, néglige son époux, réagit avec distance et froideur. Sa sensibilité d’artiste y est sans doute pour quelque chose. Mais ce comportement s’explique surtout par sa déconnection soudaine avec le monde qui l’entoure, auquel elle semble ne plus appartenir. Face à son manque d’expressivité, même son robot d’intérieur l’interroge : « Es-tu triste ? Es-tu en colère ? » Ce monde aseptisé nous semble tellement creux que seuls les intelligences artificielles sont paradoxalement encore en quête de sens et d’émotions. Tout s’achève sur un épilogue à la fois superbe et horrible, résumant en une seule image toute la folie d’une humanité ayant tout simplement oublié de vivre.
(1) Extrait d’une interview parue sur le site officiel du Festival de Cannes en mai 2026
© Gilles Penso
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