

Deux hommes abandonnent leur devoir conjugal pour se réfugier dans la campagne, mais cet acte aura des répercussions gigantesques…
CALMOS
1976 – FRANCE
Réalisé par Bertrand Blier
Avec Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Bernard Blier, Brigitte Fossey, Claude Piéplu, Pierre Bertin, Michel Peyrelon, Dora Doll, Gérard Jugnot, Dominique Lavanant
THEMA POLITIQUE FICTION
Porté par le succès des Valseuses, Bertrand Blier s’attelle aussitôt au scénario de Préparez vos mouchoirs pour pouvoir retrouver son trio fétiche : Gérard Depardieu, Miou-Miou et Patrick Dewaere. Mais l’actualité lui souffle bientôt une autre idée. En effet, l’ONU vient de proclamer 1975 « Année internationale des femmes ». Blier et son coscénariste Philippe Dumarçay décident d’en profiter pour jeter un joyeux pavé dans la mare : et si, sous couvert de célébrer la femme, ils s’attaquaient frontalement aux excès du féminisme ? Ainsi naît Calmos, conçu comme une farce sexiste absurde. Blier rêve alors d’un Orange mécanique à la française : une variante franchouillarde et paillarde, avec une esthétique pop et futuriste. Le manque de budget lui fera tout de même revoir ses ambitions à la baisse. « Calmos doit être pris comme une farce énorme, écrite avec la plus entière mauvaise foi et qui, par le biais de cette mauvaise foi, débouche sur l’humour », résume Blier. « Nous avons trouvé intéressant de déclencher une épidémie universelle de rejet sexuel. » (1) Pour incarner respectivement un bellâtre blasé et un gynécologue lassé, tous deux en rupture avec le monde féminin, Blier pense d’abord à Jean-Paul Belmondo et Jean Yanne. Mais les deux comédiens déclinent la proposition. Le réalisateur se rabat alors sur Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle, dont la popularité est à son zénith. Leur duo improbable sera l’un des principaux ressorts comiques du film.


La première séquence de Calmos est déjà un morceau d’anthologie. Marielle, sous la blouse du gynécologue parisien Paul, se prépare de généreuses tartines de foie gras arrosées d’un bon vin, face à une patiente qui, entièrement nue, les jambes écartées sur des étriers, attend patiemment qu’on s’occupe d’elle. N’en pouvant plus, le médecin fuit son cabinet. Lassé de son métier comme des exigences de la vie conjugale, il aspire à une existence débarrassée de toute contrainte. Sa rencontre avec Albert (Rochefort), un parfait inconnu avec lequel il se découvre une étrange communauté d’esprit, agit comme un révélateur. Albert, lui, a longtemps vécu de ses charmes, mais cette existence lui pèse désormais. Entre les deux hommes, le constat est sans appel : ils en ont assez des femmes et des obligations qui rythment leur quotidien. Sur un coup de tête, Paul et Albert prennent la direction de la Bourgogne et trouvent refuge à Fiancey, un village imaginaire perdu dans la campagne, où ils entreprennent de mener une existence entièrement consacrée au repos et aux plaisirs de la table. Leur retraite attire bientôt des adeptes. Des milliers d’hommes quittent à leur tour les villes et abandonnent leurs compagnes pour rejoindre cette nouvelle communauté masculine. Ce qui n’était au départ qu’une fugue devient un phénomène de société. La révolte prend une ampleur incontrôlable et se transforme en guerre des sexes. Tandis que les hommes désertent leurs foyers, les femmes s’organisent et passent à la contre-offensive…
La guerre des sexes
Si Les Valseuses avait collé à Blier une étiquette de « cinéaste misogyne », ce n’est évidemment pas Calmos qui contredira cette réputation peu flatteuse. Féru de provocation, le réalisateur n’en a cure, tout en inversant les conventions. Ici, ce sont les femmes qui sont assoiffées de sexe et poursuivent les hommes de leurs ardeurs, retournant le rapport de forces qui était justement au cœur des Valseuses. C’est dans sa première moitié que Calmos trouve sa meilleure inspiration. Lorsque Paul et Albert se retirent du monde pour s’installer à la campagne, le film s’attache à décrire le bonheur très primaire de ne plus avoir à rendre de comptes à personne. Cette philosophie mi-épicurienne mi-rabelaisienne, que cultivait déjà Yves Robert dans Alexandre le bienheureux, permet à Marielle et Rochefort de s’en donner à cœur joie. Le premier s’amuse manifestement de chacune des absurdités que le dialogue lui offre, tandis que Rochefort excelle dans le registre de la gravité pince-sans-rire. Mais lorsque le scope du film s’élargit et que la simple fable campagnarde bascule dans la science-fiction la plus exubérante, Blier nous donne le sentiment de perdre le fil. On savoure certes les prestations de Claude Piéplu en maquisard ravitailleur, de Gérard Jugnot en suiveur râleur, de Brigitte Fossey en épouse nymphomane ou de Bernard Blier en curé adepte de la bonne chère, mais l’impact de Calmos s’amenuise au fur et à mesure de son décollement de la réalité. Pourtant, le film ne manque pas de scènes follement ambitieuses : l’exode massif des mâles sur la voie ferrée, l’attaque du tank en rase campagne, le laboratoire futuriste où des milliers de femmes nues se jettent à tour de rôle sur nos pauvres hommes-objets, l’envolée finale en deltaplane ou cet impensable épilogue qui revisite à sa manière Le Voyage fantastique. Mais Calmos nous semble alors s’empêtrer dans sa propre surenchère. « Calmos est la grosse connerie de ma vie », dira rétrospectivement Blier. « Tout ça manquait de vigueur, de folie. C’était un film “kubrickien”, vous savez, avec tout un univers à construire, sauf qu’on n’avait pas les moyens de Kubrick. Et que je n’avais pas son talent. » (2)
(1) Extrait d’une interview publiée dans L’Aurore en février 1976.
(2) Extrait d’une interview publiée dans Télérama en août 2010.
© Gilles Penso
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