

Le futur créateur des effets spéciaux du Monde perdu et de King Kong se lance dans une aventure préhistorique déjà très ambitieuse…
THE GHOST OF SLUMBER MOUNTAIN
1919 – USA
Réalisé par Willis O’Brien
Avec Alan V. Day, Chauncey A. Day, Herbert M. Dawley, Willis O’Brien
THEMA DINOSAURES
Passionné depuis son enfance par la préhistoire, Willis O’Brien profite de ses moments de pause dans le cabinet d’architecte qui l’emploie pour créer des figurines en argile de dinosaures et d’hommes des cavernes qu »il anime ensuite en stop-motion. Ces expériences avant-gardistes donneront naissance dès 1915 à une série de courts-métrages paléontologico-burlesques distribués par Thomas Edison. Très impressionné par ces petits films, le « couteau suisse » Herbert M. Dawley (ancien major militaire, ingénieur, sculpteur, opérateur de prises de vues, paléontologue amateur, producteur) propose à O’Brien un budget de trois mille dollars et un planning de trois mois pour écrire, réaliser et créer les effets spéciaux d’un film particulièrement ambitieux : The Ghost of Slumber Mountain. O’Brien accepte et commence à travailler sans scénario, en construisant son intrigue à l’aide de chapitres successifs. L’histoire tourne autour du vénérable Jack Holmes, à qui deux adolescents demandent une histoire. Jack raconte donc son bivouac dans les profondeurs de la forêt de la montagne du sommeil et de la vallée du rêve, traversée par la rivière de la paix. Dans un flash-back, il passe devant la cabane réputée pour être hantée d’un ermite nommé Mad Dick et y découvre un télescope. En regardant à travers, Jack voit un brontosaure de trente mètres de long qui broute dans la vallée puis disparaît dans une rivière. Puis un grand oiseau coureur, le diatryma, fait son apparition et attrape un serpent géant qui se tortille dans son bec et le dévore. Jack voit ensuite deux tricératops engagés dans un combat furieux. Le vainqueur est attaqué à son tour par un allosaure carnassier qui le tue et entreprend de le dévorer, à l’issue d’un combat qui constitue le morceau de bravoure du film. L’allosaure finit par voir Jack et se rue vers lui, prêt à le dévorer…


D’un point de vue technique, The Ghost of Slumber Mountain va plus loin que toutes les expériences précédentes de O’Brien et marque de vifs progrès. L’éclairage est naturaliste, les compositions extrêmement soignées et l’animation très fluide, préfigurant les tableaux surréalistes du Monde perdu, même si le dynamisme qui caractérisera les créatures de King Kong est encore loin. Nous sommes plus ici dans un registre contemplatif, comme si le principe du film consistait à donner un peu de volume et de vie à un livre pour enfants consacré aux animaux préhistoriques. La caméra se déplace à deux reprises en cours d’animation, une fois pour effectuer un panoramique d’un tricératops vers l’autre et une autre fois pour monter lentement le long du corps de l’allosaure et terminer sur sa tête menaçante, dans un des trop rares gros plans du film. Pour l’un d’entre eux, une tête d’allosaure de grande taille est mise à contribution. On note aussi l’usage astucieux de décors miniatures, de panoramas peints pour les arrière-plans et d’une fausse rivière en gélatine. Bref, l’inventivité d’O’Brien est sans cesse sollicitée.
La guerre des egos
Une célèbre polémique entoure la création de The Ghost of Slumber Mountain. Pendant très longtemps, l’histoire officielle voulut qu’O’Brien soit le réalisateur et animateur principal du film, Dawley se contentant de produire le film pour ensuite s’en attribuer tout le mérite en oubliant consciencieusement de citer son partenaire au générique. Son absence de scrupule aurait en outre poussé Dawley à mutiler le film livré par O’Brien (ramenant sa durée initiale de 45 minutes à 16 minutes, soit deux bobines) afin de récupérer les chutes pour son propre film Along the Moonbeam Trail. Aujourd’hui, grâce au travail minutieux d’historien mené par le paléontologue et créateur d’effets spéciaux Steve Czerkas (à qui nous devons notamment les séquences animées de La Planète des dinosaures), il convient de relire cet épisode de la vie de Willis O’Brien sous un angle moins manichéen. Il semblerait d’abord que le rôle d’Herbert Dawley sur la réalisation et l’animation de The Ghost of Slumber Mountain soit loin d’être négligeable, les deux hommes s’étant visiblement répartis les tâches. Mais le soir de la première, pour une raison qui reste obscure, O’Brien créa un matériel promotionnel oubliant volontairement de mentionner le nom de Dawley. C’est donc dans un élan de revanche que ce dernier retira le nom d’O’Brien du générique. Cette lutte d’ego n’entache pas le succès de The Ghost of Slumber Mountain qui est distribué en juin 1919 par la World Cinema Distributing Company du New Jersey, enchante les paléontologues du Musée Américain d’Histoire Naturelle et finit par rapporter au moins 100 000 dollars, soit plus de trente fois ce qu’il a coûté. Dawley en profite pour breveter le procédé de l’animation image par image et des figurines articulées, une démarche dont O’Brien ne s’était jamais soucié. Ce dernier s’apprête alors à relever le plus gros défi de sa carrière : donner vie à la ménagerie préhistorique du Monde perdu.
© Gilles Penso
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