BOXING HELENA (1993)

La fille de David Lynch fait des débuts fracassants derrière la caméra avec une romance déviante qui bascule dans l’horreur…

BOXING HELENA

 

1993 – USA

 

Réalisé par Jennifer Chamber Lynch

 

Avec Julian Sands, Sherilyn Fenn, Bill Paxton, Kurtwood Smith, Art Garfunkel, Betsy Clark, Nicolette Scorsese, Meg Register, Bryan Smith, Marla Levine

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

C’est à l’âge de 19 ans que Jennifer Lynch écrit la première mouture du scénario de Boxing Helena. On aurait pu penser que la fille de David Lynch n’aurait aucun mal à faire son trou à Hollywood, mais les choses ne sont pas si simples. « J’étais amoureuse de cette histoire, mais il ne s’agissait pas d’un type qui découpait en morceaux une belle femme avec qui il voulait coucher », avoue-t-elle, un peu décontenancée face à des producteurs soucieux de transformer son récit en film d’horreur pur et dur et à le confier à un metteur en scène spécialiste du genre. « Je n’avais pas spécialement envie de me lancer dans la réalisation, parce que je considérais que c’était le terrain de mon père et que j’avais trop de respect pour lui pour suivre sa trace. Mais je ne voulais pas non plus que mon histoire se transforme en festival de gore » (1). C’est donc avant tout pour préserver l’intégrité de son récit que Jennifer Lynch passe elle-même derrière la caméra. Le casting du film n’est pas une affaire facile à régler. Après le refus d’Ed Harris et John Malkovich, c’est Julian Sands qui hérite du rôle masculin principal. Quant à la sulfureuse Helena, celle par qui le scandale arrive, elle est censée être interprétée par Kim Basinger (qui accepte puis se dédit au dernier moment, ce qui fera couler beaucoup d’encre), puis par Madonna (qui passe son tour elle aussi). Ce double refus sera utilisé comme argument marketing sur certains posters du film (annonçant avec fracas « Cette Vénus a effrayé Madonna et Kim Basinger ») et c’est finalement Sherilyn Fenn (transfuge de la série Twin Peaks) qui jouera Helena.

Insolite, malsain et morbide à souhait, Boxing Helena s’intéresse à une femme fatale, séduisante et perverse qui se plaît à manipuler les hommes jusqu’à les rendre fous de désir. La prochaine victime de ses charmes ravageurs sera un jeune chirurgien de renommée internationale, Nick Cavanaugh, qui vient tout juste d’hériter de la maison de sa mère. Un jour, dans un bar, il revoit par hasard Helena, avec qui il avait eu une aventure par le passé et qu’il n’arrive pas à oublier. À nouveau follement amoureux, obsédé, poussé par la passion au-delà des limites du raisonnable, il fait tout pour la revoir et la retenir chez lui. Lorsque notre homme contemple l’objet de ses désirs à sa fenêtre en se juchant sur un arbre, alors que retentit l’envoûtant prologue de la chanson « Woman in Chains » de Tears for Fear, la première scène de voyeurisme de Body Double nous revient à l’esprit. Mais l’influence de Jennifer Lynch ne semble pas venir de Brian de Palma, d’Alfred Hitchcock, ni même de son propre père. Son film flotte en effet dans des eaux troubles qui nous sont inconnues. Peu après ce jeu du chat et de la souris, une voiture renverse Helena. Sautant sur l’occasion, Nick la soigne et la séquestre dans le secret afin de la garder pour lui seul – corps et âme – dans le but d’assouvir ses fantasmes. Cette relation fétichiste déviante va peu à peu sombrer dans la mutilation et le cauchemar…

Je t’aime, moi non plus

Lentement, froidement, l’histoire de Boxing Helena bascule dans l’atroce, sans pour autant que l’horreur visuelle ne s’invite dans le film (selon les souhaits initiaux de la réalisatrice). Le spectateur plonge donc dans un malaise grandissant, au fil d’une longue descente aux enfers dont il se rend complice malgré lui, jusqu’au dénouement qui offre une surprise sous forme de brutal retournement de situation. Aux côtés de Julian Sands et Sherilyn Fenn, on note quelques seconds rôles savoureux comme Kurtwood Smith (le méchant de Robocop, Highlander 2 et Fortress), Bill Paxton (acteur fétiche de James Cameron depuis le premier Terminator) et Art Garfunkel (plus connu comme compère chantant de Paul Simon que comme acteur malgré sa présence dans Catch-22 et Ce plaisir qu’on dit charnel). Fascinant à défaut d’être pleinement convaincant, sans doute un peu trop maniéré et esthétisant mais résolument audacieux et original, Boxing Helena reçoit un accueil glacial au festival du film de Sundance, où il est projeté en janvier 1993, puis lors de sa sortie en salles, où le public le boude. Jennifer Lynch poursuivra pourtant une carrière de réalisatrice foisonnante, enchaînant les films (Surveillance, Hiss, Girls Girls Girls, Chained) et les épisodes de séries TV (The Walking Dead, Teen Wolf, Frankenstein Code, Salem, American Horror Story) quasiment sans discontinuer.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans le Los Angeles Times en 1993.

 

© Gilles Penso


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